Cette pièce, qui n’en est pas tout à fait une, commence avec le rêve et la rencontre de trois hommes qui deviendront les pionniers de l’intelligence artificielle grâce à leurs recherches sur l’apprentissage profond. Cette pièce est en réalité une pause, une expérience insolite, un temps d’arrêt collectif qui n’a jamais eu lieu. Cette pièce est le moratoire exigé en vain par les fondateurs de l’intelligence artificielle; la réflexion commune et nécessaire autour de ce qu’ils ont créé et qui leur a échappé. Quelque chose qu’ils craignent, maintenant.

2023 : ChatGPT voit le jour. C’est une naissance sans tripes ni boyaux, toute en étincelles et en blancheur. C’est une venue au monde violente et transformatrice, comme elles le sont toutes peut-être, mais celle-ci est différente. Elle changera radicalement notre rapport collectif à l’éducation, au travail, à l’art, aux relations.
Certains s’en servent pour écrire leur dissertation. D’autres, pour avoir quelqu’un à qui écrire, quand il n’y a personne d’autre. Tout le monde connaît son existence et en fait usage à divers degrés. Personne ne sait vraiment où vont les données qu’on lui transmet ni quels intérêts représente cette entité.
Depuis 2019 avec sa pièce Post Humains, Dominique Leclerc s’intéresse aux manières dont les nouvelles technologies influencent la vie humaine. Dans Post Humains, l’autrice et interprète entame sa recherche face aux biotechnologies qui pallient aux tares humaines. Dans i/O, elle poursuit cette réflexion sur la fragilité de l’humain dans cette ère où nos corps faillibles, vieux et mortels sont des objets à perfectionner par la médecine. Dans ce nouveau volet, Une vie intelligente s’attache à réfléchir aux enjeux éthiques et philosophiques de l’intelligence artificielle, aux promesses inspirantes et aux risques implicites de cette nouvelle machine arrivée avec fulgurance dans nos vies.
Cette pièce-moratoire aborde l’IA sous plusieurs angles : l’environnement, la surveillance, l’éducation, les relations humaines.
Faut-il apprendre aux élèves à bien se servir de cette technologie ou la bannir? Nous savons que des litres d’eau sont dépensés pour refroidir nos données dans de grands centres ou lorsque nous demandons à ChatGPT de nous fabriquer une œuvre d’art en quatre secondes. Les courriels que nous envoyons émettent du carbone et les photos que nous partageons à nos amis traversent les frontières de dizaines de pays avant que nous n’y ayons jamais mis les pieds. Pendant ce temps, de vrais corps se font arrêter aux douanes. Alors que tout porte à croire que nous sommes les chefs d’orchestre de notre propre destruction, est-ce encore possible de parler de l’intelligence de notre espèce?
Avec ses acolytes interprètes Félix Monette-Dubeau, Marcel Pomerlo, Natalie Tannous, Amaryllis Tremblay, le doctorant en éthique Thomas Emmaüs Adetou, la prospectiviste Catherine Mathys et cinq bénévoles, Leclerc ouvre la discussion sur les possibles et les limites de l’IA.
Sans jamais tomber dans un fatalisme qui dénierait au public un pouvoir d’action, Leclerc s’attache à vulgariser et illustrer ce qui se passe réellement lorsqu’on demande à ChatGPT de rédiger un courriel. Car si une poignée d’experts comprennent ce qui est en jeu derrière les algorithmes ou les prouesses rédactionnelles de ChatGPT, les vrais utilisateurs, eux, sont comme vous et moi. Ordinaires, dépassés, pour la plupart des analphabètes numériques qui s’ignorent. Nous utilisons des outils que nous peinons à comprendre, à coups de crochets dans la case « j’ai bien lu la déclaration » alors qu’on ne l’a que survolée. Les bénévoles sollicités dans la pièce agissent à titre de non-experts qui n’en connaissent ni plus ni moins que la majorité des gens et qui pourraient tout de même avoir d’excellentes idées quant à l’utilisation de l’IA. Leclerc s’attache à redonner l’agentivité aux citoyens face à ces forces plus grandes que nature. Parce que cliquer, c’est voter. Nous n’avons jamais été dépouillés de pouvoir face à ces outils.

Pour rendre concret l’intangible, la mise en scène d’Une vie intelligente use de divers moyens : un théâtre d’ombres pour expliquer la naissance de l’IA, des enregistrements audio d’enfants qui parlent d’intelligence et de dinosaures, des bénévoles qui imaginent en arrière-scène un scénario non dystopique où le Québec s’épanouirait numériquement. Il y a la participation du public, une immense tête en or d’Elon Musk, des chansons en langage numérique, de la danse, un appel Zoom. L’intime et le politique se courtisent, toujours près de fondre l’un dans l’autre, indissociable.
Le théâtre est l’un des derniers endroits où les humains se côtoient sans écran pour un temps plus ou moins prolongé.
C’est l’art du corps et de l’espace; de la voix et de l’interaction. C’est l’endroit tout désigné pour y parler de technologies et d’humanité. Qu’on le veuille ou non, l’intelligence artificielle fait partie de nos vies actuelles. Nous n’y avons pas été préparés, mais ça ne veut pas dire que nous y sommes impuissants. Il nous revient de l’utiliser de manière à ce qu’elle renforce notre tissu social plutôt qu’elle ne l’affaiblisse.
Le futur est-il déjà joué? Une vie intelligente propose une réflexion étoffée et nuancée qui donne envie de répondre non. Venez prendre part à cette expérience collective atypique au théâtre Duceppe jusqu’au 29 mars.
Crédit photo : Danny Taillon