Faits Vécus

« Je suis moitié Polonaise en Europe de l’Est et moitié Bengali près de l’Inde ».

Voici la phrase que je dis au moins une fois par semaine depuis des années à chaque fois qu’on me demande: « T’es quoi toi ? ». Si je change mon discours en disant que je suis Québécoise, on intervient rapidement en me disant « Non mais tse ton origine là…? ». C’est drôle parce que je suis née ici, mon entourage est assez québécois, ma meilleure amie vient du Saguenay. Pour te donner une idée, je connais fièrement la différence entre un pâté à la viande et une vraie tourtière. Je sacre comme un bûcheron, je parle en joual après deux verres  de vin, j’utilise des expressions beaucoup trop québécoises même pour les Québécois de souche. Je maîtrise quand même bien la danse en ligne et les chants de rigodons du jour de l’an. Je me considère québécoise, en fait je le suis.

Mais le grand mais …

Puisque mes origines indiennes sont assez fortes, tout de suite, du premier regard, on me catégorise en tant que minorité visible. Ma mère est blonde aux yeux bleus avec des tâches de rousseur et un accent européen lorsqu’elle parle français. Mon père est un Indien au teint foncé, aux cheveux noirs et aux traits prononcés. J’ai été élevée par ma mère qui est Polonaise. Ma mentalité, mes traditions et ma famille sont donc occidentales. Mes amis sont soit « blancs » ou élevés par des Québécois. Dans ce sens, depuis que je suis jeune , j’ai toujours admiré la peau blanche , encore aujourd’hui symbole de richesse et de succès. Plus jeune, je voulais être blanche et encore aujourd’hui quelques fois je souhaiterais l’être, même si je suis consciente de la richesse que j’ai de pouvoir marier toutes ces cultures en moi.

Pour être tout-à-fait vraie (attention le bout croustillant s’en vient!), quand j’avais 7-8 ans j’avais une amie Indienne. Elle faisait rire d’elle à l’école parce qu’elle sentait les épices et parce qu’elle était foncée. En revenant de l’école, dans mon bain, je me rappelle m’être frottée vraiment  fort pour ne pas « puer » et pour effacer ma couleur foncée… J’étais déterminée à être blanche comme ma mère. Elle a dû me consoler dans ma détresse. On ne m’avait même pas visée personnellement! Je n’avais pas été victime de racisme moi.

Sautons plusieurs années plus tard, j’arrive au secondaire et j’ai mon premier vrai chum. On se découvre, on découvre la sexualité … on découvre la pornographie et on commence à se comparer… Étant une femme de couleur, je sais que je n’aurai jamais les mamelons rose pâle on va se le dire! Pour tout vous dire, vers l’âge de 18-19 ans j’ai commencé à m’acheter des crèmes décolorantes pour le corps. Je voulais le bout des seins roses pâles, les lèvres pâles, les jointures pâles, les genoux pâles,  tout pâles! Le poil et les cheveux pâles comme les blanches. J’achetais par internet des crèmes bannies du Canada à cause du taux trop élevé d’ingrédients qui ne peuvent être en circulation. Je ne voulais plus bronzer, je me teignais en blonde platine et surtout, je niais et reniais mes racines bengalis.

Heureusement, j’ai réussi à m’accepter tel que je suis (les crèmes n’ont jamais fonctionné). Mais j’ai encore quelques complexes reliés à ma couleur. Par exemple l’an passé, je commençais à sortir avec mon copain actuel, pendant la soirée du Superbowl, il a regardé mes mains en m’embrassant et m’a dit « j’aime que tes jointures soient foncées ». J’étais sous le choc, j’étais morte de gêne et je n’en revenais pas qu’il me dise ça! Je tiens à préciser qu’il est blond, très pâle et aux yeux bleus et qu’il n’est jamais sorti avec une fille de couleur. Je n’avais jamais ressenti ce genre de choc. Ce n’était évidemment pas pour mal faire, mais j’étais insultée.

Ce que j’essaie de dire, c’est que peu importe si je me sens blanche ou pas, que je sois fière de qui je suis, aux yeux des autres je serai toujours différente. Et cette « différence » parfois me pèse. L’exclusion sociale peut se faire en grande subtilité. Chaque petit commentaire se voulant « inoffensif » a laissé une trace inconsciente à l’arrière de mon esprit. Je ne ressens plus le besoin, aujourd’hui, de m’identifier à l’un ou à l’autre, de porter une « étiquette ». Personne ne m’a réellement fait de commentaire, je n’ai jamais été victime de préjugés, de racisme et heureusement. C’est donc constamment un combat contre moi-même.

Pour toi qui lis ces mots et qui s’identifies à mon histoire, creuse dans tes origines, va chercher la richesse de ta différence et laisse-toi le temps de te connaître réellement, de t’accepter dans toute ta beauté métissée…

source image de couverture: Photo © 2013 Ronald Santerre.
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