Faits Vécus

** Traumavertissement: Suicide, santé mentale. Des ressources d’aide sont listées à la fin de cet article.

 

On m’a souvent dit, et on me le dit encore, que je suis « trop ». Trop bavarde, trop excitée, trop dépressive, trop lourde, trop bizarre, trop folle. Ce mot m’a suivie tout mon secondaire, jusqu’aux toilettes où je vomissais mon anxiété refoulée. Il m’empêchait de sortir avec mes amies, de manger avec elles le midi, de me sentir incluse quelque part. Ce mot m’empêchait d’être moi. C’était un peu comme le mur que Trump voulait bâtir. Il servait à empêcher les « différences » de se mêler aux « normalités ». Je ne pouvais pas être différente.

De toute façon, c’est quoi la norme, vraiment ? J’aimerais bien savoir ce qui est considéré comme étant « normal ». Est-ce que c’est de se taire le plus souvent possible ? De ne jamais dire notre opinion ? De ne jamais porter de robe un peu décolletée, de vêtements trop grands, de shorts trop courts ? Parce que si, pour être normale, je dois rire moins fort pour ne pas déranger les autres avec mon bonheur, j’aimerais passer mon tour.

Mon bonheur, je pense que j’y ai droit. Toute ma vie, on m’a dit que je n’avais rien d’intéressant à dire. Que j’étais embarrassante quand tout ce que je voulais, c’était qu’on remarque le trou béant que j’avais au milieu de la poitrine. On disait de moi que j’étais folle, parce que c’était plus drôle que de dire que j’avais une personnalité plus extravertie. Alors que je ne demandais qu’à exister, on m’interdisait le droit d’être moi.

femme pleurer trop dépressionSource image: Unsplash

 

Aujourd’hui, j’ai vingt ans. Je suis l’opposée de ce que j’étais à quinze ans. Parce qu’on m’a dit que ce que j’étais, ce n’était pas assez bien. J’étais une adolescente complexée, mais je débordais d’énergie. J’aimais profondément la vie. J’aimais être au centre de l’attention, sous le feu des projecteurs. Mais on a éteint mes lumières.

Alors qu’on me barbouillait de mots dont je ne savais rien, lentement on effaçait qui j’étais. J’ai lâché le théâtre, je me suis isolée. J’ai ris moins fort, je me suis tue plus souvent que j’aurais dû.

Finalement, à seize ans, j’étais tellement barbouillée qu’il n’y avait plus de place pour écrire quoi que ce soit. À travers tous ces mots dont j’ignorais la provenance, je me suis perdue. Les mots devaient être écrits à l’encre indélébile parce qu’ils collaient à ma peau comme une vieille gomme sur une semelle. J’étais incapable de les effacer, même si j’essayais de toute mes forces.

Un jour, on m’a trouvée dans les toilettes de l’école, accroupie par terre. J’ai longtemps pleuré, le visage rouge, les poignets en sang de les avoir trop grattés. Je ne sais pas si c’étaient les mots imprimés sur mon corps que j’essayais de faire disparaître, ou si c’était moi que je tentais de supprimer. Une main m’a été tendue, sans bruit, sans son, sans paroles susceptibles de me blesser. On m’a écoutée, on m’a comprise.

À l’hôpital, j’ai passé deux mois à me reconstruire, à retrouver les bouts de moi qui s’étaient égarés en chemin. Deux mois à tenter de comprendre où ça a dérapé. Qu’est-ce qui pousse une fille comme moi, amoureuse de la vie jusqu’au bout des ongles, à vouloir mettre fin à ses jours? C’est seulement après avoir dansé avec la mort que j’ai compris que je ne tenais plus vraiment à la vie.

santé mentale dépression tropSource image: Unsplash

 

Quatre ans plus tard, je ne veux pas mentir. Je ne veux pas dire que, maintenant, mon corps est vierge, que je n’ai plus aucune trace des insultes qu’on a dessinés sur ma peau, comme un vieux tatouage qu’on n’arrive pas à recouvrir. Je ne te dirai pas que, après la dépression, il n’y a plus rien, plus d’épreuves, plus de nuits blanches à mouiller les draps avec toute l’eau que notre corps peut contenir. Les jours ne seront pas tous beaux, tu ne seras pas toujours heureux.se. Mais parfois, quand tu regarderas le soleil se coucher, que tu jetteras un œil à tes ami.es, une bière à la main, tu te diras que c’est ça le bonheur. Quand tu verras une famille se balader main dans la main, une petite fille pédaler sur son nouveau vélo pour la première fois, tu vas te dire que c’est ça, être heureux.se.

Aujourd’hui, je ne suis plus le quart de ce que j’étais avant. Les morceaux qu’on m’a pris ont été remplacés, faute de les avoir retrouver, et c’est correct aussi. J’ai changé de ville, changé d’amis et j’ai quand même cheminé aussi. Et, tu sais quoi ? Parfois, on me dit encore que je suis « trop ». Trop intense. Que j’ai trop d’émotions. Que je suis trop lourde. Pourquoi n’ai-je jamais fréquenté personne véritablement? Parce que je suis trop. Pourquoi ne me suis-je jamais sentie incluse dans un groupe? Parce que je suis trop. Pourquoi ai-je perdu mon travail plusieurs fois? Parce que je suis trop. Mais trop de quoi?

J’aimerais qu’on arrête, une fois pour toute, de quantifier des personnalités comme si on préparait un smoothie personnalisé. J’aimerais que mes enfants, dans quelques années, grandissent dans un monde où ce qu’ils y apportent seraient simplement suffisant. Je veux que mes enfants puissent évoluer librement, en sentant qu’ils ont leur place au même titre que n’importe qui. Ce que je ne veux surtout pas, c’est que mon enfant revienne de l’école, le visage barbouillé d’étiquettes qu’on lui colle à la peau, juste pour passer le temps.

Le monde ne changera peut-être pas tant que ça. Et peut-être que cette pensée te déprime autant qu’elle m’a déprimée, moi. Mais, même si la vie te semble fade, même si le bonheur te semble inatteignable, tu seras heureux.se. Peut-être pas tout le temps, mais, un jour, tu vas te réveiller, et tu vas te dire que « c’est ça, la vie ». C’est beau et c’est laid. Mais tu mérites tout le beau de la Terre, parce que tu es toi, et que c’est assez. Tu mérites de toucher le bonheur, de le prendre, pis de le mettre dans ta poche. Ça, je l’ai compris.

soleil femme paysageSource image: Unsplash

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Audrey Robitaille

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