J’avais envie de te partager un récit d’aventures. Celui de mon immersion sur l’Empress of Ireland. Celui qui te dirige tout droit dans le film d’une autre époque. C’est en noir et blanc que tu lieras ce récit, mais c’est aussi en noir et blanc que tu devrais l’imaginer dans ton esprit. J’entends le son cacophonique de ses débardeurs sur le quai, la corne de brume qui retentit...

C’était un navire qui assurait la liaison entre Liverpool et Québec. Il était notamment mandaté pour la livraison du courrier, de là son nom complet Royal Mail ship Empress of Ireland (RMS).

Dans un épais brouillard, la nuit du 29 mai 1914, l’Empress of Ireland sombra au fond du fleuve Saint-Laurent, par ses quelque 100 pieds de fond. Un navire norvégien avait éperonné sa coque. L’Empress of Ireland a coulé en 14 minutes. Bien sûr, quelques passagers furent sauvés par le Storstad, mais ce sont 1077 personnes qui sombrèrent cette nuit-là dans les eaux glaciales au large de Ste-Luce sur Mer.

Couché dans le lit du Saint-Laurent, il dort maintenant pour toujours, avec les âmes qu'il entraîna avec lui dans son naufrage.

Le fond du Saint-Laurent est noir comme la nuit, froid comme l’hiver, jamais accueillant. Le fond du Saint-Laurent, c’est marcher en pleine tempête hivernale, dans un froid polaire au milieu d’un champ, sans aucune protection. Je ne voudrais pas que ce soit mon lieu de sépulture.

La plongée sur l’Empress of Ireland, c’est comme marcher perdu en forêt, sans lampe de poche.

Tu n’as pas beaucoup de perspective, ce que tu vois, tu le vois proche; loin, tu ne vois rien. Tu te rives le nez sur l’épave à chaque coup de palme.

La première fois que j’ai touché l’Empress of Ireland, j’étais empreinte de respect. C’était comme marcher dans un cimetière, sans pierre tombale, sans nom, sans : je me souviens, sans RIP. Après avoir passé quelque 108 ans dans l’eau, il n’a plus sa stature d’autre fois. Quelques ponts sont affaissés, quelques structures effondrées. Mais tout y est.

La botte ! Elle est déposée là, sur le plancher principal du navire. Grosse semelle en cuir, souliers d’autrefois. J’aimerais tant savoir à qui cette botte appartenait, un peu plus loin, une mâchoire et de la monnaie. C’est vraiment ici que son âme a quitté son corps.

Si j’étais une âme, je retournerais à la surface, en bas il fait trop froid.

Assiette, petite théière, petit verre, petits ustensiles qui témoignent de la première classe, ils ont le logo de laCanadian Steamship line. Les deuxième et troisième classes n’avaient pas accès à d’aussi beaux morceaux. Bain-marie au buffet, plancher à carreaux à la cuisine, le tout dans un noir sans étoile, sans lune, sans météore, sans aurore boréale. La vraie noirceur.

Par-ci, par-là, ils se sont approprié l’espace, patates de mer, crabes araignées, quelques pétoncles et beaucoup de Sébastes.

Impossible de faire le tour en une plongée, impossible de faire le tour en 100 plongées.

Une partie de notre histoire engloutie. Si tu passes par Pointe-au-Père un jour, arrête à son musée de l’Empress of Ireland, tu seras envouté.

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