** Traumavertissement: Santé mentale. Des ressources d'aide sont listées à la fin de cet article.

Chers Québécois, chères Québécoises,

Je fais partie de ces « malades mentaux », de ces « fous » qui menacent votre sécurité.

J’ai une auto et un permis de conduire (pour l’instant, n’en déplaise au ministre Bonnardel). Je m’en sers pour aller faire l’épicerie, pour aller travailler, pour aller au parc avec mon chien, pour visiter mes parents… et pour aller à l’hôpital.

Parce que moi, j’ai eu le « privilège » d’avoir accès à un psychiatre. Je l’ai eu par la bande parce que ma mère la connaissait. Si j’étais passée par les trous noirs des guichets d’accès, je serais probablement morte malgré les bons soins de mon médecin de famille.

Que voulez-vous, elle faisait de son mieux, mais bon… Un patient qui a un cancer, on le réfère à un oncologue. Un « malade mental », ce n’est pas encore traité par un psychiatre ou une IPS en santé mentale. Du moins pas tout de suite. Pas avant d’avoir été malade assez longtemps pour que le généraliste réalise (s’il le réalise) que ça prend une expertise spécialisée. Il n’y a pas assez de psychiatres et d’IPS de santé mentale pour nous tous.

On est trop de fous, et on ne rit plus.

Ce qui fait que ça peut prendre du temps avoir le bon diagnostic et donc le bon traitement.

Parce que la formule dépressive complète, le bilan psychotique, le dosage de schizophrénie, ça n’existe pas encore.

Il faut aussi savoir que même si le bon diagnostic est posé, ce n’est pas dit que les traitements vont fonctionner du premier coup. Les médicaments psychiatriques, ça prend des semaines à montrer ses effets thérapeutiques (les effets secondaires c’est drôlement rapide par contre, ce qui peut être décourageant). Donc même quand ça ne mène à rien immédiatement, on attend. On se fait dire qu’il faut leur laisser du temps, être patient.

Alors on attend encore.

On attend et on souffre.

Parfois, sans le vouloir, on fait souffrir les autres aussi.

Donc on souffre et on se dégrade.

On s’enfonce.

On coule.

De ceux qui sombrent, certains se noient en silence…

D’autres vivent survivent dans les rues.

D’autres encore s’en prennent à des innocents du fond du dédale qu’est devenu leur esprit. Ceux-là, vous les voyez à la télé.

Coincée dans un petit tonneau sombre et humide, qui prend l’eau quand les vagues sont trop fortes, je fais partie de ceux qui se seraient noyés.

Mais j’ai été chanceuse, j’avais (enfin) trouvé un médecin de famille par le guichet d’accès quelques mois avant de tomber malade.

Certains n’ont même pas ça, un médecin de famille. Ils errent de cliniques en urgences, en CLSC, où tout le monde se lance la balle. Où à moins d’être un danger pour soi ou pour autrui (et même là) on est rarement « assez » malade pour accaparer le peu de ressources disponibles. Où personne ne fait le suivi. C’est la maison des fous (excusez-moi cette mauvaise blague).

Et ça, c’est pour les « moins fous » qui sont assez en contact avec la réalité pour réaliser qu’ils sont malades, pour ceux qui ont l’énergie et la capacité de chercher des rendez-vous malgré les embûches. Ou qui ont des proches prêts à se battre pour eux.

Parce que ces maladies mentales elles altèrent la réalité à différents niveaux.

Par exemple, au plus sombre de mon parcours, je n’étais plus capable de me faire une tasse de thé… Il y avait trop d’étapes.

Se lever du sofa.

Aller à la cuisine.

Remplir la bouilloire.

Attendre que l’eau bouille.

Choisir un thé.

Sortir la théière.

Verser l’eau.

Sortir une tasse.

Amener le tout au salon.

Remplir la tasse.

Tout laver après.

Alors que pourtant, c’est juste faire du thé.

Il faut aussi dire que quand tu ne ressens plus la joie de tenir une tasse chaude dans tes mains, trouver la motivation d’affronter toutes ces étapes est aussi un obstacle considérable.

Je n’arrivais plus non plus à lire les nouvelles. Ces lignes que je dévorais avant, en quelques minutes tout au plus, nécessitaient maintenant toute ma concentration. J’étais physiquement et mentalement épuisée après une centaine de mots.

Imaginez pour prendre un rendez-vous (quand un rendez-vous est disponible).

Pour aller au rendez-vous.

Ce n’est pas nous, les « malades mentaux », « les fous », qui menacent la société.

C’est ce système mal adapté et insuffisant pour répondre à nos besoins.

C’est le sous-financement de la recherche en santé mentale.

C’est le fait que les professionnels sont tellement mal payés et restreints dans leur mission au public qu’ils sont, à quelques exceptions près, tous partis au privé.

C’est le fait qu’on parle de santé mentale et non simplement de santé tout court.

C’est les préjugés (qui font aussi que cet article est anonyme).

C’est le fait qu’on craint ce que l’on ne comprend pas.

C’est que c’est plus simple (et il faut croire aussi moins coûteux), de mettre un « fou » en prison après le drame que de lui offrir les traitements et le soutien requis par sa condition de santé.

On pourrait peut-être commencer à penser que c’est plutôt la société qui menace la santé des malades mentaux personnes qui vivent avec la schizophrénie, la dépression, la bipolarité, l’anxiété, qui traversent une psychose…

Le danger (pour les autres, mais surtout pour nous) c’est de ne pas être traité.
Image de couverture de Megan te Boekhorst

Pour terminer, si vous vous trouvez dans une situation semblable, ou avez un proche qui semble avoir besoin d'aide, n'hésitez surtout pas à aller chercher du soutien. Voici une liste de ressources qui sauront vous épauler.

1 866 APPELLE (277-3553)

Tel-jeunes (1 800 263-2266)

LigneParents  (1 800 361-5085)

Association québécoise de prévention du suicide

Liste des centres de prévention du suicide 

 
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