Arts Arts de la scène

Humble hommage aux soirées de poésie micro-ouvert. 

Je n’ai jamais été le genre de petite fille ou d’adolescente qui écrivait de la poésie dans ses cahiers. J’aimais beaucoup mieux dessiner. En fait, il m’a fallu attendre la vingtaine pour que je me mette à écrire de la poésie, sans vraiment le savoir moi-même. Je terminais mes études en arts et nous avions tous un projet à remettre. Le mien mettait ensemble peintures, textes et musique. Je suppose que les textes ont peut-être mal vieilli, mais le cœur y était. L’audace manquait, le talent aussi. Mais le coeur. Le coeur?

Non. On y sentait du cœur. Peut-être même un peu trop de cœur… En fait, je me suis sentie extrêmement vulnérable en relisant ces écrits. Avec le temps, j’ai arrêté de me livrer de cette façon. Et c’est bien malheureux.

Puis la vie décolla. Les décors et les jobs se succédèrent. Les doutes aussi. Bref, vint un moment où la vie, ce n’était pas jojo.

Il y a une dizaine d’années, alors en pleine impasse, j’ai ressenti très fort le besoin d’explorer d’autres facettes de mon imaginaire. J’avais besoin de m’épanouir, de me redécouvrir en tant que personne. Mais comment m’exprimer? Ce que je voulais vivre à ce moment ne m’était pas possible par le dessin et je le sentais très bien. Le hasard a su me montrer le chemin.

Une salle, une scène, quelques micros…

Quelque temps plus tard, une bonne amie m’invita à assister à une soirée de lecture de poésie. Le tout se déroulait dans une salle de spectacles et elle y lisait quelques textes. Ce genre de truc me faisait un peu peur. Je craignais de n’y rien comprendre du tout! Mais la magie opéra. Y a-t-il plus grande liberté que de livrer des extraits de son cœur sur scène? J’étais captivée par l’audace de ces poètes, charmée par l’intimité de leurs révélations. Quel beau moment! J’étais tombée amoureuse de la poésie à la fin de la soirée. C’était comme si elle rassemblait, de façon condensée, tout ce qui m’avait manqué jusque-là.

Et je crois que c’était le cas.

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Source de l’image : Unsplash

Un seul désir m’animait : celui de monter sur la scène à mon tour.

J’allais apprendre à écrire pour y arriver. Jamais je n’aurais cru que ce serait si difficile. J’ai dû écrire pendant deux ans tous les soirs avant de me sentir prête à montrer quoi que ce soit à quelqu’un. Mes textes sonnaient faux à mes yeux, peu importe mes efforts. J’ai dû regarder les choses en face et m’avouer que je n’écrivais pas jusqu’au bout. C’était la même chose dans ma vie. Je faisais de l’évitement avec moi-même. Le moment où je devais me montrer honnête envers moi-même était arrivé. J’avais beaucoup de dossiers à régler, des décisions difficiles à prendre. J’ai dû me faire violence pour arriver à quelque chose. J’ai mené ces combats autant dans ma vie que par mes mots.

C’était un défi nécessaire.

Je pourrais résumer ces deux ans de travail en une phrase :

J‘ai appris à écrire de la poésie pour me voir écrire des textes que je n’aurais jamais pensé écrire et m’entendre lire sur scène des textes que je n’aurais jamais pensé m’entendre lire.

Au même titre que certains se lancent dans une expédition ou changent d’emploi pour se prouver ce dont ils sont capables, je me suis mise dans la tête que je devais écrire afin de passer à un autre niveau. Pas vraiment dans mon art, mais plutôt, dans ma vie.

J’ai grandi dans un environnement où la liberté « d’être » semblait assez contrainte. J’ai réalisé très tard que c’était probablement parce que personne autour de moi ne se sentait véritablement libre. En repensant à la situation, avec du recul, je soupçonne que chacun se sentait captif à sa manière : une sorte de lourdeur, telle une immense cloche de verre, nous conservait tous un peu passifs.

Pour ma part, je m’évadais par le dessin.

Le dessin d’observation révèle souvent assez peu sur soi. Et je trouvais cela parfait ainsi. La dernière chose dont j’avais besoin durant mon adolescence, c’était que l’on puisse accéder à mes pensées les plus intimes. Mon imaginaire était probablement la dernière chose sur laquelle je conservais un droit de regard et je n’allais pas tout risquer en exprimant mes états d’âme!  

Et j’ai honnêtement cru que je pourrais passer ma vie à dessiner le réel au lieu de prendre le risque d’exprimer les univers que j’avais en tête. J’ai honnêtement cru que cela me contenterait. Mais non. Et persister à vouloir taire tout ce qui voulait s’épanouir, alors que j’avais reconnu cette partie de moi chez d’autres lors de cette soirée de poésie, ne faisait qu’ajouter au malaise. 

En me mettant à écrire franchement, je me suis surprise à changer.

L’art influença la vie et la vie influença l’art à son tour. Je me suis éloignée de certaines personnes. L’écriture est devenue plus fluide. Puis, j’ai coupé des ponts et me suis sentie revivre. J’ai vu une amélioration dans mes textes. J’ai changé d’emploi. J’ai consolidé mon style. Et moi qui étais tombée malade quelques années auparavant, j’ai su me guérir complètement. Ce fut aussi vers ce moment que j’ai remarqué que j’étais devenue capable d’aborder tous les sujets que je voulais.

En cinq ans.

En cinq ans, j’avais aussi rassemblé beaucoup de matériel et j’étais enfin prête à me présenter sur scène à mon tour. J’ai attendu l’annonce d’une soirée « spécial Halloween » pour me manifester. J’ai envoyé mes textes le lundi alors que la soirée était le jeudi.

C’était très tard, comme si je voulais saboter mes efforts.

Mais on réserva pourtant ma place. Je ne les remercierai jamais assez. C’était le moment.

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Source de l’image : Unsplash

Tonight’s The Night…

Par chance, j’avais invité un ami avec moi ce soir-là. J’ai senti la nervosité monter en moi tout au long de la soirée, à mesure que défilaient les premiers poètes. Je n’étais jamais montée sur une scène de ma vie! Mais qu’est-ce que je faisais là? Mon ami éclatait d’un grand rire réconfortant chaque fois que je le regardais. Sa réaction était aussi sincère que mon envie de mourir avant d’entendre mon nom annoncé dans la salle…

Puis ce fut mon tour de présenter mes textes. 

Veni, vidi, vici.

Je me souviens du moment où j’ai monté les marches. Assez peu du moment où j’ai déclamé mes textes. Mais je me souviens de la finale, cependant! Je crois que personne n’oublie ses premiers applaudissements!

J’ai rencontré tous ces gens, je me suis faite de nouveaux amis en l’instant d’une soirée. Nous avons refait le monde, nous nous sommes promenés de table en table pour partager, pour rigoler. 

Tous ceux qui m’ont croisée les jours suivants m’ont vu flotter sur mon petit nuage. Je dis « petit », mais il était immense, ce nuage! J’y ai invité des gens qui se sont mis à écrire, eux aussi.

Un bonheur partagé!

On n’écrit pas nécessairement sur ce que l’on a vécu, sur ce que l’on connaît, mais on écrit toujours sur ce que l’on est capable de comprendre. Faisons-nous confiance. Le syndrome de l’imposteur a probablement tué dans l’œuf des millions de poèmes, d’histoires, et de romans .

Ne le laissons pas nous tuer non plus.

Racontons nos histoires si nous en ressentons l’envie. Offrons-nous le plaisir tout simple de rendre notre cœur joyeux. J’ai vu des gens naître sur scène. J’en ai vu d’autres trembler, rire, crier, vibrer. Vivre! J’ai vu tellement de grandes choses.

Ici, il n’y a rien à perdre, mais tout à gagner. 

Dévoilons-nous un peu, si le cœur nous en dit…

 

Source de l’image de couverture : Unsplash
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Frederique Boulay

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On dirait que je ne sais plus comment être sociable