31 décembre 2006 - 22 heures et des poussières...

Nous sommes en famille et attendons la venue du Nouvel An.

Après avoir chuchoté quelques mots à parrain et marraine, papa s’avance soudain vers nous.

Il semble nerveux et ému. Du haut de mes 24 ans, je ne me souviens pas l’avoir déjà vu dans un tel état.

« Les enfants, j’ai quelque chose d’important à vous dire! Cette année, ce sera un Nouvel An particulier, car il n’y aura pas de boîtes à ouvrir, mais simplement trois enveloppes, une pour chacun d’entre vous. Chaque enveloppe contient l’annonce importante que je veux vous faire. Vous comprendrez en les ouvrant. Vous savez, la vie passe vite et vient un temps où…

Enfin, j’ai envie de réaliser un rêve avec vous trois, de mon vivant! »

Tout de suite après avoir prononcé ces trois mots de son vivant, sa voix se casse et je remarque qu’un petit ruisseau prend naissance au fond de ses yeux. Puis, il reprend son souffle.

« Vous pouvez ouvrir maintenant! »

Je crains le pire, allez savoir pourquoi. Peut-être parce que du plus loin que je me souvienne à ce jour, je n’ai jamais vu mon père empreint d’une quelconque émotion autre que le rire ou la colère. En quelques secondes, les appréhensions s’enchaînent dans ma tête.

Que s’apprête-t-il à nous annoncer? Papa est malade… Non surtout pas! Ce n’est pas le genre de «cadeau» qu’on souhaite recevoir le soir du Nouvel An! Il nous parle de rêve à réaliser « de son vivant » et parrain et marraine qui de toute évidence connaissent déjà la nouvelle nous regardent aussi, empreint d’émotion. L’ambiance est palpable et le suspense insoutenable.

Inquiète, j’ouvre l’enveloppe…

J’y retrouve une feuille 8 ½ X 11 pliée en trois en guise de contenu. En la dépliant frénétiquement, je remarque le logo d’une agence de voyages dans le coin supérieur droit. Les mots que je parcours trop rapidement se mélangent et défilent à une vitesse grand V dans ma tête. Mon nom est inscrit sous le mot passager.

Départ: 7 avril, Retour: 14 avril. Destination: Varadero, Cuba.

Soulagée, mais stupéfaite, je commence à assimiler que nous partirons en voyage dans 3 mois. What! Je n’ai jamais pris l’avion, je n’ai même pas de passeport! Ça me semble trop beau et c’est surtout trop gros pour être vrai. La confusion cédant rapidement la place à l’euphorie la plus totale, j’ignore toutefois ce que je viens de recevoir véritablement.

En fait, j’ignore encore la globe-trotteuse qui sommeille en moi et que je m’apprête à découvrir une véritable passion qui va perdurer dans le temps, que mes valeurs profondes et que la vie telle que je la connais et que je l’anticipe à cette époque, changeront à jamais. J’ignore que j’allais tout simplement devenir une nouvelle personne.

Une personne plus tolérante

À force de côtoyer d’autres cultures de plus près, de questionner leurs croyances, leurs envies, leurs rêves, leurs besoins et leurs histoires, indubitablement et par la force des choses, je suis devenue plus ouverte et tolérante.

Une polyglotte

S’ajoute maintenant à la langue de Molière qui est ma langue natale, l’usage courant et quotidien des langues de Shakespeare et Cervantès. Celles-ci flirtent aussi quoique trop rarement avec les langues d’Alighieri et de Camões que je comprends toutefois mieux que je ne les parle. Qu’à cela ne tienne, moi, petite fille native de la Mauricie et issue d’une famille ne s’exprimant qu’en français et baragouinant l’anglais  “yes-no-toaster” qui aurait cru! Force est de constater que de communiquer avec des locaux et des voyageurs, de tisser des liens avec eux jusqu’à entretenir des relations outre-mer qui perdureront dans le temps, m’a donné l’envie d’apprendre et aura fait progresser mon apprentissage de langues étrangères beaucoup plus rapidement que je ne l’espérais. Quel merveilleux bagage!

Une personne beaucoup plus confiante et débrouillarde.

Notamment dans le cadre de quelques-uns de mes nombreux voyages que j’ai préféré faire en solitaire. Débarquer seule à l’autre bout du monde n’aura que renforcé mon sens de la débrouillarde et par conséquent, j’ai gagné en confiance.

Une personne plus consciente et reconnaissante

En expérimentant à travers certains périples les conditions de vie parfois exécrables, auxquelles fait face une partie de la population mondiale, je ne peux désormais plus ignorer le privilège d’être née, et de vivre dans l’abondance. Hélas, semblable à mes frères et sœurs nord-américains, qui lorsque pris dans le tourbillon de notre société de consommation et carburant à la performance, oublions trop souvent de se le remémorer. Merci le monde de me rappeler à l’ordre.

Une personne dotée d’une plus grande sensibilité écologique

Les plages paradisiaques, la beauté des fonds marins, la richesse de l’écosystème des forêts tropicales et j’en passe. Bref, au-delà des sublimes photographies de voyage que je rapporte, je prends essentiellement conscience de la beauté de notre planète, de sa valeur, mais aussi de sa fragilité.

31 mars 2023 - 19h02

Je survole le net à la recherche de ma prochaine destination.

17 ans plus tard, deux passeports et un carnet de voyage bien garni, le besoin constant de découvrir le monde, ses odeurs, ses couleurs et ses cultures, m’habitent encore comme au tout premier instant où j’ai posé les pieds en terre étrangère.

Si la pole position du plus grand jour de ma vie revient à ma mère qui me l’a offert, je suis non moins reconnaissante de pouvoir décerner la médaille d’argent à mon père qui m’a quant à lui offert...

Le Monde.
Image de couverture de William Navarro
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