Faits Vécus

Je suis le mouton noir.
Je n’ai pas choisi ce rôle : c’est lui qui m’a choisi.
Je suis le mouton noir et quoi que je fasse, je dérangerai.
Dans ma famille nucléaire, je suis l’enfant oublié, la fille qui n’existe plus.

Je suis le mouton noir.
Dans ma famille élargie, je suis l’adulte qui a compris qu’elle devait s’ouvrir les yeux, qu’elle maîtrisait l’art de la résilience, qu’elle pouvait aimer d’autres « clans » et en être aimée en retour…

Qu’elle avait le droit d’être libre.

J’ai osé. Et au plus fort de la souffrance, alors que je pensais tout perdre, j’ai au contraire tout gagné.

Les moutons noirs sont partout.

Un mouton noir est un enfant qui diffère des autres membres de sa famille. Ce phénomène, où l’on retrouve le mouton noir (Scapegoat), souvent accompagné du Golden Child et autres rôles du genre, s’observe principalement dans les familles qui souffrent d’une façon ou d’une autre.

Ce statut a commencé à s’appliquer à moi vers l’adolescence. Tout ce que je faisais, autant mes talents que ma façon de voir la vie et les gens avec confiance, n’était encouragé sans arrière-pensée infantilisante. Tout cela faisait plutôt de moi l’enfant « lunatique » et « naïf » de ma fratrie.

Mes points forts , qui auraient pu être valorisé différemment dans un autre environnement , n’ont jamais été soutenus dans le mien de façon à favoriser mon indépendance. J’ai aussi vite compris que je n’étais pas supposée être quelqu’un qui pouvait faire preuve d’intuition. Cette aptitude ne devait appartenir qu’à une seule personne dans la famille… Et ce n’était pas moi.

C’est par ce genre de détails que j’ai fini par ouvrir les yeux : chaque enfant avait un rôle déterminé et immuable, ce qui ne devrait jamais être le cas. Avec du recul, je ne peux que constater que tout était pensé pour que je reste dépendante d’autrui. La différence était assez flagrante, au point où j’ai eu du « rattrapage » à faire. 

Pourquoi moi ? Le hasard de la vie. Je ne cherche plus à comprendre les « pourquoi » ; je ne veux que comprendre « comment » dépasser les derniers blocages qu’il me reste.

Source de l’image : Unsplash

Les moutons noirs ne s’émancipent pas si facilement.

Un œil avisé pourra vite remarquer le peu de liberté que l’on accorde au mouton noir : sa laisse est effectivement bien moins longue que celles de ses frères et sœurs. D’ailleurs, certains intrus gravitant autour de lui seront tout aussi mal perçus que son désir d’indépendance. Parmi ses amis, ceux qui sont particulièrement expansifs et qui l’invitent à embrasser sa liberté seront dépeints par son entourage comme étant dangereux pour lui.

Toutes sortes de raisons seront évoquées pour étouffer ses tentatives d’émancipation. On le décrira comme trop original, immature, fragile, inadapté. On tentera parfois même de le convaincre qu’il est atteint d’un trouble de santé mentale, ou quelque chose de pire, afin de le faire sentir incapable de se débrouiller seul.

Une seule vraie raison demeure : c’est que le mouton noir pressent que quelque chose ne tourne pas rond dans sa famille. Il découvrira par lui-même la vérité sur son environnement, comprendra que celui-ci est miné par les manipulations. Puis, il devra accepter que ce qu’il a vécu n’est pas normal pour un enfant. Suite à ce constat, plus personne ne pourra avoir d’emprise sur lui. Voilà pourquoi on voulait (inconsciemment) lui couper les ailes : pour qu’il ne vole pas trop haut. Il risquerait de comprendre la vérité.

Les autres membres de la famille n’accepteront cependant pas ce constat, aussi sensé puisse-t-il être. Le mouton noir deviendra donc le problème, la source des différents familiaux. On le traitera d’ingrat et il s’éloignera souvent de lui-même. De toute façon, on le sortira du portrait. En fait, cet enfant n’existe déjà plus. Peut-être est-ce mieux ainsi.

Quant à sa volonté de tout quitter pour recommencer sa vie ailleurs, loin de sa famille, le mouton noir devra puiser en lui pour trouver ce courage. Quitte à recommencer sa vie ailleurs plus d’une fois.

Les moutons noirs savent aussi se faire discrets.

Les moutons noirs ne sont pas toujours rebelles en apparence, mais ils le sont toujours au fond du cœur.

Sinon ils se feraient engloutir par la réalité, y perdraient la raison, y abandonneraient leurs rêves et leurs passions, se rangeraient, s’oublieraient, puis s’effaceraient. À la manière de tous ces disparus, encore vivants, qui meurent debout avant leur temps. 

Si certains moutons noirs s’exposent, et explosent, publiquement, d’autres rassemblent plutôt leurs forces afin de s’exhiber à la vie au bon moment. Il ne faut pas sous-estimer les enfants tranquilles, mais pleins d’espoir, les ados silencieux, mais solides, les adultes discrets, mais tenaces. S’ils plient comme le roseau devant les difficultés, ce n’est que dans l’attente du bon moment pour rebondir.

Ceux-là ne casseront jamais. Ils ne le laisseront croire seulement pour qu’on leur laisse un peu de répit dans les moments plus lourds. Ils finiront toujours par trouver le bon chemin.

Source de l’image : Unsplash

Je suis le mouton noir.

Si j’ai longtemps caché mon passé, c’est que je n’en étais pas encore guérie.
Aujourd’hui, je suis fière de mon histoire.
Fière du travail accompli, car c’en est un.
Fière du chemin parcouru et qui, un jour, peut connaître une fin.

Mon rôle est difficile, mais c’est le mien.

Mon rôle est de voir les gens tels qu’ils sont et non comme ils se racontent.
Mon rôle est d’éviter leurs écueils.
Mon rôle est d’espérer le meilleur.
Mon rôle est de tracer une voie, ma voie, et ce, peu importe l’âge où je commencerai à le faire.

Il n’est jamais trop tard pour se mettre à penser par soi-même.
Et de refuser en bloc des tas de choses…

De refuser ce que l’on nous a appris et qui ne fonctionne pas dans la vie réelle.
De refuser les programmations mentales qui nous pèsent.
De refuser ce qui nous a toujours semblé insensé.
De refuser le faux et découvrir le vrai. Par sa propre expérience.

Mon rôle est de tout désapprendre.

Tout désapprendre. Pour tout reconstruire.
J’y vois l’une de mes raisons d’être sur terre.
Je n’ai pas à chercher très loin pour me trouver un but. 
Par ma simple naissance, il me tombait dessus.

En commençant par me guérir moi-même, je guéris un peu une famille.

La souffrance a laissé place à la compréhension et au pardon, lesquels ont ouvert la route à une grande vague d’apaisement qui a tout balayé sur son passage.
Plus rien de cela ne me fait mal.

Les secondes s’écoulent trop vite et moi j’ai trop de monde à aimer. 
Les ans se suivent de trop près et moi je ne veux plus rien cacher.

Mon rôle à présent est de vivre.

J’ai longtemps cherché la page blanche, l’état originel.
J’affectionne les débuts. Et j’avais besoin du mien.

Débuter mon histoire. 
Une deuxième fois, en apparence. Une première fois pour moi.

Car je sais peut-être mieux que quiconque la valeur que peut avoir la vie. Elle m’a donné l’occasion de devenir la personne que je suis.

Je sais que tous n’ont pas cette seconde chance…
Mais tous ne sont pas des moutons noirs.

Source de l’image de couverture : Pexels
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Frederique Boulay

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