Voir Évangéline en première mondiale, c’est accepter de se laisser emporter dans un pan marquant (et douloureux) de notre histoire, tout en découvrant une œuvre scénique ambitieuse, généreuse et profondément humaine. Inspiré de la Déportation des Acadiens, le spectacle réussit à rendre tangible le drame vécu par des familles détruites, séparées et déracinées, tout en demeurant accessible et porteur d’émotion.
L’un des grands atouts de la production réside dans sa narration. Claire, bien ficelée et portée par un narrateur particulièrement convaincant, elle guide le spectateur avec assurance à travers les événements. On apprend, on comprend, et surtout, on ressent.

La scène, souvent habitée par une impressionnante distribution (parfois plus de vingt artistes à la fois) témoigne de l’ampleur du projet. Le talent est indéniablement au rendez-vous et plusieurs interprètes brillent particulièrement. Maude Cyr-Deschênes, incarne Évangéline avec charme et intensité. Belle, lumineuse et dotée d’une voix percutante, elle parvient à faire traverser au public une large palette d’émotions, rendant son personnage profondément attachant. Olivier Dion, dans le rôle de Gabriel, offre une performance solide et maîtrisée. Sa voix, juste, claire et précise, soutient avec brio l’émotion de son personnage.
Matthieu Lévesque s’impose comme un véritable coup de cœur (malgré son rôle détestable de Baptiste) : autant par la qualité de sa voix que par la finesse de son jeu, il capte l’attention et laisse une impression durable. L’arrivée de Nathalie Simard au deuxième acte marque un moment fort du spectacle. Sa chanson solo, chargée d’émotions, vient littéralement ébranler les sentiments et apporte une profondeur supplémentaire au récit.
Évangéline se distingue également par l’hommage sensible qu’elle rend aux peuples mi’kmaq, anciens alliés des Acadiens. Par le biais de la danse et du chant, le spectacle permet de mieux comprendre l’impact de la Déportation sur ce peuple, ajoutant une dimension essentielle et touchante à la portée historique de l’œuvre.
Visuellement, Évangéline sait surprendre. Les décors, à la fois simples et ingénieux, se transforment sous nos yeux (un bateau devient une roche, puis un rivage) alimentant l’imaginaire et soutenant habilement la narration. Les projections d’images et de dates, ainsi que l’utilisation du rideau de fer, ajoutent une dimension visuelle efficace qui enrichit l’expérience et renforce la portée historique du propos.

Sur le plan musical, plusieurs chansons se révèlent accrocheuses et participent pleinement à l’émotion générale, même si certaines s’impriment moins durablement. Quelques enjeux techniques liés au son ont été perceptibles, rendant parfois les paroles difficiles à saisir, mais sans jamais faire perdre le fil du récit.
La finale, très attendue (notamment la chanson Évangéline) laisse une impression plus mitigée. Si l’émotion est bien présente, la conclusion apparaît moins satisfaisante que ce que l’ampleur du parcours laissait espérer.
Cela dit, le voyage, lui, en vaut largement la peine. Et on peut penser que ce n’est que la nervosité de la première représentation.
Au final, Évangéline réussit à marier mémoire, émotion et ambition artistique. On en ressort touché, mieux informé et habité par le destin de ces familles dont l’histoire mérite d’être racontée et revisitée. Un spectacle généreux, porté par des interprètes solides et des images marquantes, qui rappelle avec justesse que le théâtre musical peut aussi être un puissant outil de transmission.
Image de couverture de Paul Ducharme