Faits Vécus Style de vie

Je ne considère pas être devenue adulte à dix-huit ans : je ne le suis devenue qu’un peu plus tard, lorsque que j’ai compris – et accepté – l’éventualité d’être déjà entière et complète en moi-même ; l’éventualité d’avoir déjà tous mes « morceaux » et donc, de ne pas m’attendre à en recevoir de quiconque… Je n’étais donc pas une « moitié » : pire encore, je commençais à comprendre que personne n’était la moitié de personne… Perspective très effrayante pour la créature romantique que j’étais (et suis encore). C’était comme si on venait de m’enlever un objectif de vie.

Jamais la petite fille rêveuse que je fus – celle qui a visionné tous les Disney et lu tous les contes de fées possibles – n’aurait pu imaginer un tel revirement de situation.

« Le prince charmant existe, bien sûr: c’est celui qui est bon, honnête et qui espère le meilleur pour celle qu’il aime et ce, sur le long terme. La capacité à bouleverser une vie ne devrait pas faire partie de ses fonctions : on devrait laisser cette tâche à un personnage secondaire ayant un rôle de messager, lequel disparaîtra de lui-même d’ici quelques mois ou années. Les rencontres violentes sont brèves, et les vrais princes charmants sont souvent trop doux pour cela : c’est pourquoi on ne les y retrouve pas…

Et lorsqu’une vie paisible s’installe, lorsque la belle et son beau se rendent compte que chacun ressemble toujours à ce qu’il était au départ, et que personne ne se perd dans l’autre mais plutôt, partage avec l’autre, il ne faut pas y voir l’échec d’une passion amoureuse, mais le signe que deux êtres déjà entiers se sont rencontrés. Libre à eux de se marier et d’avoir des enfants : tout sera en place pour que l’on puisse dire d’eux qu’ils vécurent heureux en s’aimant de tout leur cœur. »

Voilà ce que j’aurais aimé lire à la fin d’un quelconque conte de fées. Je n’aurais probablement rien compris à ce paragraphe lorsque j’étais enfant, mais une partie de moi aurait aimé que cette vérité me soit facilement accessible, même petite. Je me l’écris aujourd’hui – un peu tard, mais bon.

J’aimerais pouvoir dire que j’ai vécu cette prise de conscience sereinement, mais ce fut un petit deuil à faire.

Les merveilleux livres Le choc amoureux et Le vol nuptial de Francesco Alberoni, que j’ai lus vers dix-neuf ou vingt ans, m’ont aidée à accepter ce que je pressentais déjà. J’étais déjà entière et complète en moi-même : m’acharner à me faire croire le contraire aurait été futile et vain. Et si quelqu’un devait me sauver de ma propre vie… Eh bien, ce serait moi. J’aurais à me sauver moi-même, ce qui est la chose la moins romantique au monde. (Mais clairement la plus saine.)

Forte de cette prise de conscience – et surtout en quête d’un but de vie car j’avais un peu perdu le mien – j’ai commencé à m’intéresser à différentes philosophies. J’ai commencé à lire sur le bouddhisme vers mes vingt ans, puis sur le taoïsme et ensuite sur le stoïcisme… L’important, c’était de me sentir réconfortée par les réflexions de ces gens qui, il y a déjà plus de deux mille ans, avaient eux aussi tenté de définir une finalité à leur propre existence. Je pouvais intégrer leurs sages façons de voir la vie à la mienne : à travers leurs propres buts, j’ai commencé à cerner les miens.

Commença un long travail pour discerner le vrai du faux – dans tout ce que l’on nous présente, dans tout ce que l’on nous a appris ou fait croire…

Car de plus en plus rares sont les modèles de couples qui s’inscrivent dans la durée. Il faut se les inventer… (Surtout en cette époque pro-Tinder et autres fast-foods du genre.) Par exemple, on se rend bien compte que la plupart des films s’arrêtent généralement vers le moment où les deux tourtereaux s’embrassent enfin. On nous montre rarement une mise à jour de ce couple après cinq, quinze ou vingt-cinq ans de vie commune. Le quotidien est ignoré, car il implique une vie paisible où tout va rondement, et personne ne veut voir quelque chose du genre. Ou encore, on nous présente des problèmes de vieux couples, ce qui est à mon avis encore moins intéressant.

On veut du sexy, du drame et des obstacles, moi la première! Je veux qu’on me présente de grandes déclarations, des sentiments violents, des villes illuminées dans la nuit, de belles voitures, des paysages champêtres et romantiques, des redingotes et des crinolines, des flammes dans les yeux, des hurlements désespérés sous la pluie… Je veux du spectacle, quoi! Je sais faire la différence entre du divertissement et la vraie vie : car la vraie vie est très bien aussi.

Et j’apprécie encore qu’on me raconte l’histoire de deux moitiés d’êtres qui se rencontrent et qui deviennent un tout.

C’est avec ce genre de contes de fées que j’ai grandi, et cette vision bancale de l’amour est encore présente dans ma psyché. Je soupçonne que c’est aussi le cas pour des millions d’autres êtres humains. J’étudiais beaucoup les adultes quand j’étais petite et leurs déboires amoureux m’intriguaient. J’ai toujours observé les gens et je le ferai toute ma vie : ce faisant, je peux me reconnaitre en eux et apprendre de nos écueils universels.

J’ai vu des femmes idolâtrer le concept d’homme; j’ai vu des hommes idolâtrer le concept de femme; j’ai vu d’incroyables célibataires rêver d’un absolu qui ne s’est peut-être jamais présenté à eux. Certains voulaient être guéris par l’amour; d’autres, délivrés. Certains enchaînaient les conquêtes, d’autres vivaient dans l’attente du coup de foudre… J’ai vu beaucoup de rage et de haine aussi, et ce, malheureusement de très près : probablement de trop près. Bref, beaucoup d’espoir et autant de souffrance.

J’ai aussi vécu mes moments moins glorieux comme tout le monde.

Parmi ces épisodes très oubliables, j’ai perdu près de deux ans à espérer un dénouement impossible. Pour passer à autre chose, j’ai lu et relu mes livres préférés afin de comprendre et rationaliser ce que je vivais. J’ai beaucoup de compassion pour la jeune femme que j’étais alors et qui faisait – comme je l’appelle avec tendresse – son « apprentissage de la vie ». Pauvre petite! Amoureuse d’un mirage duquel elle s’est heureusement éloignée à temps. J’ai appris de ma mésaventure, mais j’étais jeune et insouciante… Quelques cœurs brisés plus tard, je rencontrai cependant un très charmant jeune homme… Ce fut la fin d’une ère… Et le début d’une autre, bien plus heureuse celle-ci.

Bref, que de tourments dans les relations amoureuses en général… Personne n’en demanderait autant à une amitié : pourquoi donc mettons-nous l’amour sur un tel piédestal?

Connaître la vraie réponse à cette question est probablement le travail de toute une vie.

Nous avons tous nos problèmes, nos carences affectives, nos historiques, nos espoirs. Mais rien n’est impossible pour celui qui souhaite vaincre ses propres faiblesses… Même si cela demande de se réajuster constamment, de mois en mois, de semaine en semaine : parfois aussi de jour en jour durant les périodes les plus cruciales et transformatrices.

Et si nous étions déjà complets?

Et si nous nous sauvions nous-mêmes?

Que nous arriverait-il?

 

Source de l’image de couverture : Unsplash
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Frederique Boulay

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