Prendre le temps

Elle semblait intouchable, inébranlable, même je dirais.

-De quoi as-tu peur? lui avait-il demandé. Comme si la question était des plus banales. Il l'avait lancée sur un ton tellement désinvolte, que si elle ne l'avait pas si bien connu, elle aurait bien pu croire qu'il était désintéressé. Pourtant, c'était loin d'être le cas.

-De quoi j'ai peur? T'es sérieux?

-J'ai l'air de niaiser?

Et, voilà que ça débutait. Les conversations profondes qu'ils échangèrent de temps à autres sur les sujets les plus embrouillés. Alors, elle lui avait répondu très doucement: "J'ai peur de me réveiller un beau matin et de penser tristement "Non, mais c'est ça ma vie?" Tu comprends? J'ai peur de réaliser que j'ai tellement été concentrée sur le jeu de la vie que j'en ai oublié de vivre, que j'me suis oubliée moi-même. J'ai peur de ne pas prendre le temps et de me perdre à travers ce chemin qu'on nous trace. Tu vois, ça, ça me fait peur."

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On lui aurait posé la même question, quelques années auparavant, elle aurait probablement dit n'avoir peur de rien. Mais, vous savez, les gens évoluent avec le temps. Les gens changent et je crois que c'est tout à fait normal à vrai dire.

C'était une de ses craintes, je veux dire, de se réveiller et de se rendre compte qu'elle avait oublié d'être ce qu'elle voulait être. Mais, comment oublier une telle chose? Et bien, la vie nous donne tellement de raisons de se perdre. C'est à ça qu'elle avait fait référence quand elle avait dit le jeu de la vie. Elle parlait du fait qu'une grosse partie d'entre nous était si concentrée sur: l'école, partant habituellement du secondaire, puis les adultes, le DEP ou même le cégep et la rentrée à l'université qui s'en suit, ensuite, dans tous les cas, la recherche d'un boulot, le premier emploi, puis probablement le mariage qui arrivera prochainement, bien sûr entre temps, le départ de chez ses parents, puis, l'achat de sa maison ou la location d’un appartement, le premier bébé et le petit deuxième… Et, tout comme cette phrase, ça ne finit plus. Et on s'épuise, et on se perd.

Mais que voulez-vous, c'est le déroulement de la vie non? Et, celui d'une vie heureuse en plus ! Cependant, c'était une rêveuse comme plusieurs d'entre nous. Le genre de personnes qui en voulait un peu plus, le genre de personnes qui se posait tellement de questions qu'elle finissait par douter. Mais, en fait, je crois que dans son cas, douter lui faisait tout simplement réaliser ce qu'elle désirait réellement.

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Je crois qu'elle avait tout simplement peur de se faire emporter par le courant, de s'être tellement concentrée sur le "réussir dans la vie," qu'elle en oublierait le "réussir sa vie." Elle craignait de ne pas prendre le temps de se questionner sur ce qu'elle souhaitait et sur le sens du mot "vivre" pour elle. Je dirais qu'elle avait probablement peur de la monotonie, de tout ce qui était sur le dit "chemin tracé." Je ne crois pas que le chemin tracé, comme dirait-elle, est nécessairement néfaste, mais je comprends sa peur: de se réveiller un beau matin en réalisant qu'elle ne menait pas la vie qu'elle aurait voulu.

En fait, je pense qu'au fond, c'est ça l'important. Je veux dire de s'arrêter un moment et réfléchir afin de savoir ce que nous désirons réellement. Il est vrai que la vie peut s'avérer chargée, car le tout s'enchaîne si rapidement. Alors, prendre le temps de douter pourrait risquer de nous empêcher d'avoir cette malheureuse réalisation du "et puis merde, c'est ça ma vie ?".