Faits Vécus

Je vais vous confier un secret: j’ai fait une dépression. Je dis secret parce que non, il n’y a pas beaucoup de gens qui sont au courant, sauf qu’aujourd’hui c’est une journée spéciale : c’est le temps de causer pour la cause. Alors je vous le dis « drette » de même: j’ai fait une dépression. Bien oui, à 22 ans. Pis pourtant je viens d’une bonne famille avec de très bons parents, j’ai des bons amis, j’avais un emploi que j’aimais avec une stabilité financière qui me permettait de voyager. Ça ne m’a pas empêchée de prendre des antidépresseurs pendant plus d’un an.

C’est vrai qu’au début je ne comprenais pas pourquoi ça m’arrivait à moi. Je me pensais au-dessus du lot : j’avais vécu des choses qui m’avait rendue beaucoup plus forte que les autres. Quand j’ai eu le diagnostic, je n’y croyais pas. Je ne pouvais pas croire que ça m’arrivait à moi.

En 10 mois de congé de maladie, j’ai eu le temps de me poser beaucoup de questions, et surtout de faire le point. Je l’avoue, sur le coup je n’étais pas super contente et je n’ai pas pris le temps de me poser les bonnes questions.

Mais aujourd’hui c’est différent.

Aujourd’hui, en cette journée de Bell cause pour la cause, j’ai décidé de regarder en arrière.

Tout au long de ma dépression, je me disais qu’il ne fallait pas que je regarde en arrière, que c’était le temps d’aller de l’avant et d’essayer de changer les choses. Je me disais que j’avais essayé de faire à ma tête, que j’avais essayé ma méthode, j’avais bien vu que ça n’avait rien donné.

Mais en y repensant, en me posant réellement la question à savoir: pourquoi moi? Cette réponse, aujourd’hui, est très claire.

J’ai fait une dépression parce que j’ai été forte trop longtemps. Un moment donné le pilier a cédé. J’ai fait une dépression parce que j’ai assisté à beaucoup trop d’enterrements pour la moyenne des individus de mon âge : décès, décès, suicide, décès, accident de voiture, décès, cancer, décès, etc.

J’ai fait une dépression parce que j’ai reçu un diagnostic médical qui a bouleversé le monde dans lequel j’évoluais. On pense bien souvent que la santé c’est quelque chose d’acquis, aussitôt qu’on a le dos tourné, la vie a le tour de nous rappeler que ce n’est pas le cas.

J’ai fait une dépression parce que j’ai fait un choc post-traumatique suite au fait que j’ai été droguée contre mon gré alors que j’étais dans un bar sur un autre continent.

J’ai fait une dépression parce que je me suis brûlée à travailler 90 heures par semaine dans les festivals et autres événements qui servent de divertissement.

Oui, j’ai fait une dépression à 22 ans.

J’ai fait une dépression dans un monde supposé être éduqué sur le sujet, mais je vais vous le dire pour l’avoir vécu, c’est loin d’être le cas. Parler de santé mentale, c’est tabou. Encore plus que de parler de sodomie dans un souper de famille avec tes grands-parents! C’est tabou, pis c’est vraiment dommage parce que ça ne devrait pas l’être, ça ne devrait plus l’être!

Encore aujourd’hui, quand j’extériorise mes sentiments, parce que j’ai bien compris que de les garder pour moi, ça faisait juste faire grossir l’explosion de la bombe à retardement, je me fais dire que je suis égoïste. Que je ne pense pas aux autres quand je leur dis ce que je pense pour me vider le cœur en pensant qu’ils vont comprendre.

Encore aujourd’hui, quand je dis que j’ai envie de passer du temps seule, je me fais dire de prendre mes  pilules et de sortir de chez moi.

Ce n’est pas faux, je ne sortais plus de chez moi et quand je sortais, le trois quart du temps, j’étais complètement saoule. Je me suis retirée des radars des réseaux sociaux. J’étais dans mon lit, toute seule, toute la journée, avec de la bouffe livrée et des séries.

Plus d’un an sans vivre d’émotions, c’est long. Je voyais les gens heureux, je ne ressentais absolument rien. J’avais des amies qui me pleuraient dans les bras et je m’en foutais! Je ne ressentais rien du tout. Ce qui fait qu’aujourd’hui, je vis les choses différemment…

J’ai lâché les antidépresseurs depuis un bout et je recommence à vivre des émotions. J’ai souvent le goût de pleurer, mais pas pour les mêmes raisons… Je ressens les émotions de façon beaucoup plus puissante qu’avant, comme si d’avoir perdu la capacité de les ressentir les avait aujourd’hui amplifiées davantage.  Les films ne me touchent plus de la même manière, les livres non plus.

Ma dépression a changé mon écriture aussi. Maintenant elle est teintée de cette expérience-là, comme s’il y avait un voile dont je ne pourrais jamais me débarrasser.

Oui, j’ai fait une dépression à 22 ans et ça fait partie de moi, de mon cheminement. Je ne suis pas gênée d’en parler. Je suis plus forte maintenant. J’en avais trop sur les épaules. Mon corps a décidé qu’il était temps de faire un arrêt complet.

Maintenant, je sais que je dois prendre du temps pour moi. Ma santé mentale est encore fragile et elle le sera probablement pour encore un moment.

Rien ne presse, je vais mieux et j’apprécie plus la vie.

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Élodie Beauvais

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