Opérateur : 911, quelle est votre urgence?

Moi : Bonjour! Il y a quelqu’un, sur le toit du bloc voisin, un gars qui est en train de refaire la toiture, et il est au téléphone et crie tellement fort que je l’entends comme s’il était à côté de moi. Il parle, je crois, à son ex, et la menace de mort! Il est vraiment agressif, c’est épeurant. Je capote! J’ai peur.

Opérateur : Pouvez-vous me dire exactement ce que vous avez entendu?

Moi : Oui oui, il a dit « Là tu vas fermer ta criss de yeule! J’ai pu de strikes, si lui fermes pas ta yeule moi je vais retourner en dedans! », « Je vais te tuer ma criss, t’as tu compris, j’ai rien à perdre je vais te tuer caliss. », « J’ai vraiment rien à perdre, je vais me venger au quadruple de tous ceux qui m’ont fait du tort, au quadruple! », « C’est ma fille à moi aussi! Tu m’enlèveras pas ma fille! ». C’est intense, j’ai la chienne, le gars est vraiment agressif, ça pas d’allure!

Opérateur : Parfait madame, pouvez-vous nous le décrire physiquement?

Moi : Je ne le vois pas, il est sur le toit et moi je suis dans ma salle de bain.

Opérateur : Nous allons envoyer une patrouille pour aller voir ce qui se passe. Pourriez-vous nous donner votre numéro de téléphone afin que l’officier qui ira faire la vérification puisse vous contacter?

Moi : Oui bien sûr, c’est le 514-xxx-xxxx.

Opérateur : Merci et bonne journée.

Ça, c’était mon lundi matin. À 8h00 am, j’étais en train d’appeler la police en tremblant comme une feuille au milieu de ma salle de bain. Je ne voulais même plus sortir de chez moi pour aller travailler de peur d’apercevoir le monstre qui engueulait son ex-femme au téléphone sur le toit voisin. Tous les jours, des femmes se font battre, et tuer, par des hommes frustrés et violents. Tous les jours, des filles se couchent le soir en ayant peur, en vérifiant quatre fois si leurs portes et fenêtres sont bien barrées, si leur bâton de baseball est à portée de main, si leur poivre de Cayenne obtenu illégalement est bien dans leur sac à main. Les refuges pour femmes violentées débordent, l’on vit dans un monde où les femmes sont constamment victimes de violence conjugale.

Au Québec, en 2015, on a dénombré 15 131 victimes féminines de crimes contre la personne commis dans un contexte conjugal. Toujours en 2015, les femmes composaient la totalité ou presque des victimes d’homicides (72,7 %), d’enlèvements (100 %), de séquestrations (97,0 %) et d’agressions sexuelles (97,4 %) commis par un conjoint ou un ex-conjoint. Les statistiques prennent du temps à sortir, mais je vous confirme que lorsque celles de 2020 sortiront, les chiffres seront similaires, voire plus élevés. La tendance n’est malheureusement pas à la baisse.

auto de police rueSource image: Unsplash

J’ai pensé avec obsession à cette pauvre fille toute la matinée, jusqu’à ce que l’officier qui est allé voir ce fou furieux m’appelle. Il m’a alors expliqué que : « Vous savez, ce monsieur est dans une situation difficile. Il vit une séparation, c’est très complexe, il était seulement fâché ce matin et s’est défoulé. Nous lui avons expliqué que c’était mal de dire ce genre de choses, il dit qu’il s’est calmé. Faut pas vous en faire madame, des fois ça arrive, il est pas bin bin dangereux. »

J’étais sans mot. Je me suis mise à pleurer au milieu du bureau, avec tellement de haine et de colère que je n’arrivais même pas à sacrer. Ce salaud, cet homme frustré, agressif et dangereux n’avait même pas eu une tape sur les doigts. C’est illégal de menacer quelqu’un de le tuer. C’est grave. Assise sur le plancher de ma salle de bain ce matin-là, j’ai eu peur pour cette fille et j’ai appelé la police. Je suis peut-être naïve d’avoir cru que nos agents de la loi allaient faire quelque chose puisque le code criminel est on ne peut plus clair du fait que de proférer des menaces de mort est passible d’une peine pouvant aller jusqu’à 5 ans d’emprisonnement. Je croyais faire la bonne chose en appelant le 911. L’agent cabochon qui m’a rappelé ne semblait pas de cet avis.

Le lendemain, j’ai fait des recherches dans tous les journaux pour m’assurer qu’aucun drame conjugal ne faisait la une. Je pense beaucoup à cette fille qui elle aussi a eu un lundi matin sportif en émotion, et j’espère de tout cœur qu’elle a une bâton de baseball sous son oreiller.

Source image de couverture: Pexels
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