Faits Vécus

C’est le soir du 03 novembre, ou peut-être le matin du 04. Je ne sais plus, je ne compte plus. Je regarde le plafond blanc et triste de ma chambre d’isolement. Du bout des doigts, je touche la mince couverture qu’une gentille infirmière m’a fournie. Je n’ai pas voulu faire ma difficile en lui disant que j’avais besoin de beaucoup plus qu’un drap pour me sentir bien, au chaud. Je lui ai marmonné un « merci » à peine audible, ma tête engourdie par les médicaments qu’on m’a donnés.

Les murs sont blancs, eux aussi, et tristes. Je les regarde à la recherche d’une trace d’un quelconque passage de la personne qui était là avant moi. Une note, une photo oubliée, une lame de rasoir bien cachée sous le matelas. Il n’y a rien, que des meubles fixés au sol et des murs vides. Pas même l’écho d’une voix rassurante, l’ombre d’une main sur mon épaule. Non, il n’y a que moi et le silence.

Seule dans mon donjon, je me demande si quelqu’un, quelque part, se doute que je suis ici. S’ils savent que je ne suis pas toujours cette fille souriante et pétillante que je prétends être. Se doutent-ils qu’hier j’ai regardé le pot de pilules comme un enfant qui reçoit un gros sac de bonbons le jour de l’Halloween ? M’ont-ils vu chanceler sur le bord de la route quand j’ai hésité à me lancer devant l’autobus, une bonne fois pour toutes ?

Là, entre ces quatre murs blancs, entre deux hurlements lointains d’un patient qu’on essaie de raisonner, je me pose la question. Pourquoi suis-je seule ? À travers la serrure qu’on a verrouillée, je cherche ma mère, mes frères, quelqu’un. Bientôt, ce sera moi qu’on tentera de calmer, une dose de médicaments à la fois.

Femme seule précipice

Source image : Unsplash

 

C’est seulement une fois au bord du précipice que tu t’aperçois qu’il n’y a pas d’autres mains que la tienne pour t’aider à t’en sortir.

La vérité, c’est que de l’autre côté de cette porte, il n’y a que des infirmières, des psychologues et des psychiatres. La vérité, c’est que mon seul parent est à l’autre bout de la planète, l’eau salée qui percute son teint hâlé. À défaut de manger des salades sur le bord de la plage, je m’en raconte à moi-même. Je me crée des histoires pour échapper à la claustrophobie que me cause cet endroit et mes pensées.

Après un mois à halluciner et divaguer sous l’effet des médicaments, je peux de nouveau m’alimenter à peu près correctement. Là, allongée sur mon lit d’hôpital que j’ai appris à aimer autant qu’à détester, j’ai réalisé que j’étais ma seule alliée. Personne n’allait me sortir de ce précipice, personne sauf moi. Lentement, je me suis mise à l’escalader. Un pas à la fois, une main devant l’autre. Je ne pouvais compter que sur moi-même.

Ça m’aura pris deux mois en tout avant d’arriver en haut, essoufflée et plus maigre aussi. Au loin, j’entends des sirènes, ou peut-être une sorte de sifflement. Des « Ha ! » et des « Oh ! ». La balade fut longue, l’ascension encore plus, mais finalement j’arrive au b0ut de la route et j’aperçois ma mère, mes frères et toute une foule d’inconnus qui s’empressent de me soulever de terre. Ils m’accueillent, me félicitent, me tapent dans la main.

Une fille que je reconnais de vue, sans jamais lui avoir parlé, s’approche de moi. Elle aussi, elle est maigre. Dans ses yeux, je peux voir une espèce de force sombre, une force tranquille qui sommeille en elle. Doucement, elle articule un faible « merci ». Je lui tends la main, lui indique le chemin et lui souhaite un bon voyage. C’est à son tour de grimper ce précipice.

 

Source de l’image de couverture : Unsplash
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Audrey Robitaille

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