** Traumavertissement : Santé mentale. Des ressources d’aide sont listées à la fin de cet article.

J’ai une maladie mentale. J’ai une jaquette grise sur le dos. Je suis nue en dessous. Je regarde la télévision au poste de l’hôpital. Elle me parle personnellement. Elle me raconte tous les complots qui se passent dans la société. Je tremble. Je suis internée. Au quatrième. L’étage des gens qui sont malades là où ça fait peur. Malade dans la tête. Ça fait peur parce que la tête, c’est bien là où tout se passe. C’est le poste de contrôle.

Je suis au quatrième, l’étage qu’on préfère éviter

J’entends des voix. Je vois des choses qui n’existent pas. Schizophrénie. Je suis prisonnière de la folie. Mon esprit a quitté mon corps. Je ne suis que des miettes de ce que je suis. Moi, enseignante, grande, vivante, aimante et fière. Je ne suis même plus capable de réfléchir correctement. Je ne suis même plus capable de savoir qui je suis. Il y a des démons qui tournent autour de moi. Des idées plus délirantes les unes que les autres. Je ne mange plus. Je ne dors plus. Je n’existe plus. C’est triste ici. Les gens marchent le long du corridor, sans cesse. C’est difficile de les soigner. La tête est si complexe. On leur donne des cachets. C’est souvent la tournée des cachets à l’étage.

Comme des robots, les gens à l’âme éraflée les prennent sans dire un mot. Il y a de vieux jeux de société dans une armoire, il manque des morceaux. Quelques bouquins défraîchis. De la peinture craquelée. Des âmes solitaires emprisonnées dans des toiles d’araignées géantes, en attente de se faire dévorer. J’essaie de jouer à un jeu de cartes avec une autre patiente, j’en suis incapable. Je n’ai aucune motivation à faire quoique cela soit. Je reste couchée sur mon lit en regardant le temps qui passe. Je prends mes cachets. Ils devraient me faire revenir à moi.

Les regards des gens que je croise sont si vides ou tourmentés

Certains se laissent mourir, d’autres essaient de combattre. Mais nous sommes tous pareils ici. Il n’y a pas de jugement. On se parle, on s’évite. On se comprend entre nous dans le silence. Ta douleur est la mienne. Nous avons tous le même ennemi, notre cerveau malade. J’entends pleurer la nuit. J’entends crier le jour. Il y a Yves, le préposé aux bénéficiaires. Il a l’air heureux d’être parmi nous. Il sourit tout le temps. « Ma fille est en enseignement, comme toi ». Je souris faiblement. Je ne sais pas si je serai capable de retourner enseigner un jour.

En fait, je ne me souviens même pas que je l’ai déjà fait un jour. Je fais de la paranoïa. Je suis maigrichonne. J’hallucine. Je n’ai même pas la raison pour me demander ce qui va m’arriver. Je suis assise sur le plancher de la salle de bain, la tête entre les deux mains. Je vois des monstres au-dessus de moi. Je suis complètement souffrante. Je suis effrayée. Je vis dans un cauchemar. La salle de bain est une chambre à gaz, je crois que je vais mourir. Incapable de me doucher. Ma nourriture est empoissonnée, je crois que l’on va me tuer.

« Elle devrait revenir à elle-même d’ici une semaine » a dit le médecin à mes parents.

Je prends mes cachets. Je dors. Je n’ai pas faim. J’entends des voix. Je prends mes cachets. Les jours passent. Et finalement, je reviens à moi. Doucement. Péniblement. De longues semaines après. Pénibles pour mes proches et pour moi-même. Mon esprit est une chimère. J’ai peur. J’ai peur de mon propre esprit, de son éparpillement dans l’univers. Il quitte mon corps. Il se joue de moi. Je suis son esclave. Il me torture.

Mon esprit ne m’appartient pas complètement, il est une entité à côté de moi ayant ses propres désirs et caprices. Je reviens à moi. Je me répare. Je me soigne. Je retourne à la vie normale. Ou presque. Mon petit ami n’a pas été capable d’encaisser le coup. Il m’a quitté, incapable d’avoir du désir pour moi à nouveau. Incapable d’avoir de l’admiration pour moi à nouveau. Je survivrai. Je trouverai la raison à nouveau.

Cet endroit, le quatrième, n’est pas un endroit propice à retrouver notre esprit. Il est d’une tristesse pesante. Il ne se passe rien. On attend toute la journée de rencontrer notre psychiatre pour raconter nos délires et nos misères. Il nous écoute, et puis ajuste notre médication. J’y retournerai, quelques mois plus tard, pour donner des livres, des revues et des jeux de société entiers. Je regarde cette immense porte verrouillée qui donne sur le long corridor où marchent les âmes perdues, les âmes malades. Je frissonne de peur. Je ne veux plus jamais y retourner.

Je sais que j’ai laissé un bout d’âme dans ces longs corridors tristes. Je prends mes cachets. Et puis, je me fonds dans le moule. Je continue à avancer en traînant cette maladie en silence. Je prends mes cachets, chaque jour, afin de vivre auprès de vous. Et c’est dans mon cœur maintenant que se trouve le corridor.

Image de couverture par Hans Eiskonen
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