Style de vie

Pigmentées de noir, des tâches abstraites sur un fond de ciel.

Un coup de pinceau éparpillant pêle-mêle ces petites gouttelettes sombres. Elles sont élégantes, ces bestioles. Tu les observes. Tu arrives presque à t’imaginer, sur les ailes, un œil déployé qui te regarde. Au fond, tu espères qu’il prenne vie. Qu’il puisse te fixer. Toi, en particulier, pas les autres. Que toi seul comptes, enfin, pour une fois. Qu’un regard tendre te chérisse.

Tu espères que celui-ci y voit un humain et non l’atrocité ou je ne sais quoi que les autres voient. Chaque matin, tu t’accotes contre la clôture, épuisé et abattu. Tu les trouves beaux, pas comme toi, et avec un si beau bleu.

Tout le contraire des bleues que tu as au visage. Ils sont si gros, cabossés, tournant presque au violet. Le pu sort à profusion. Le bosselé aux pas troués, celui qui bosse à se trouver. C’est comme ça qu’on t’appelle à l’école. C’est comme ça que tu es.

Quand tes cocardes se déposent sur ton reflet, tu ne vois qu’une ortie dans une décharge. Si pauvre, si magané, si défringué. Pourtant, tu essaies fort. Que fais-tu d’incorrect?

Tu aimes rire.

Que ce soit une crème glacée à la main ou avec le nez cassé, tu continues de rire. Une fois, tu as tellement ri que ta bouche en a vomi du sang. Hémorragie interne ; pas la première ni la dernière.

Tu connais l’ivresse, c’est ta préférée. L’extase de te relever et vaciller. La joue encore froide, pas de si tôt écrasée contre le carrelage.

Cette glace qui reflète cette image givrée, bonne et glaciale. Ça soulage de voir des trous noirs dans cette goule aux dents rougeâtres. Ce petit prince piteux aux boucles de  »dessine-moi un mouton ». Un air de Saint-Exaspéré au fond du puits.

Tu t’accroches. Le sourire demeure ta meilleure arme. Tu t’évertues à ne jamais le perdre. Il constitue ton plastron, ton armure. Tu le gardes tatoué sur le cœur. Efficace contre une arme blanche?

Jeune, tu as essayé de trouver de l’aide.

Tu es allé voir les ressources. Après tout, c’est ce qu’il faut faire ; en parler, se dégager. C’est ce qui est encouragé.

Tu l’as fait, tout son petit change troqué contre cette once de courage. Tu as parlé à ton enseignante, à la directrice, même à la police et toujours ces commentaires : Avez-vous suffisamment de preuves, de témoins?

Parole contre parole, laissons le bénéfice du doute, ainsi tombe le verdict. Tu as arrêté, découragé. Tu te demandes à quoi bon essayer. Maintenant, tu ris. C’est ce qu’il te reste. C’est ce que le système te donne. Tu le prends. N’ayant pas grand-chose, excepté tes ecchymoses. Le sourire est une bonne chose pour débuter.

Tu dois te retenir, par moment, pour ne pas pleurer.

Rire à n’en décrocher des larmes.

Aucune trace de faiblesse, sort cette lame. Ne l’abaisse pas, use de ton arme, fais le rire. Ceux qui le frappent le connaissent, son rire. Euphorique, heureux, il est hystérique. Parfois, tu dois tenir ton ventre tellement les crampes sont violentes. Ça fait mal.

Moins mal que de pleurer.

Ton corps y a gouté, la première fois. Tu as pleuré. Tu ne peux être bon dès le début, mais tu sens que tu as un talent. Tu n’es pas comme le commun de ces mortels. Qui rigole face à la douleur et la souffrance humaine? N’étant pas le directeur d’une multinationale, juste un gamin qui a mangé plus de coups que de repas à la cafétéria. D’ailleurs, tu n’as jamais pu t’y assoir. Tes camarades se sentent dans l’obligation de te rappeler ta place.

Elle n’est pas là.

 

Source de l’image: Unsplash
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Emmanuel Victor Pilon

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