Faits Vécus Vie de bureau

Je suis persuadée de ne pas être la seule personne dans la jeune vingtaine à avoir peur de ne pas en faire assez. Je ressens constamment l’angoisse de ne pas donner mon maximum, que ce soit à l’école, au travail, dans mes relations interpersonnelles ou même de ne pas en faire assez pour ma propre personne. J’ai parfois le sentiment que même mon maximum n’est pas suffisant.

J’étudie présentement en journalisme à l’université. Avant cela, j’ai passé près de trois années sabbatiques à ne pas savoir sur quelle voie m’embarquer pour l’avenir, en ressentant la peur continue de me tromper et d’échouer. J’ai toujours été douée pour les études, mais dans mon programme universitaire, on ne peut pas se contenter d’avoir de bonnes notes pour se démarquer. Il faut briller dans des activités parascolaires, s’impliquer dans les journaux étudiants, être habile socialement pour faciliter les travaux d’équipe et se bâtir un réseau, tout en maintenant une bonne cote Z. Je vois parfois des gens étudier et travailler à temps plein, être impliqués dans tel ou tel comité, écrire des articles pour divers médias, participer à des conférences ou se faire élire comme délégué de je-ne-sais-trop-quoi. Tout cela, tout en même temps. Je les regarde jongler avec toutes ces responsabilités et je ne peux m’empêcher de me comparer à eux, moi qui peine à passer à travers mes semaines sans me sentir crevée.

Je souffre de dysthymie (dépression atténuée, caractérisée par une tristesse moins intense et des symptômes moins forts que ceux de la dépression), ce qui implique que mon niveau d’énergie n’est pas aussi élevé qu’une personne dite «normale» et qu’en mettre trop sur mes épaules peut provoquer une rechute. J’ai appris à vivre avec ce trouble et j’arrive quand même à remplir mes obligations et à assumer mes responsabilités. Je fais de mon mieux pour maintenir la cadence tout en gardant la tête en dehors de l’eau.

Par contre, les réseaux sociaux se font un malin plaisir de nous rappeler à quel point les autres en font plus que nous. Malgré nous, on devient témoin des accomplissements de nos pairs, de leur superbe séjour humanitaire au Pérou, des sorties extraordinaires qu’ils font avec leurs magnifiques amis ou de leur relation de couple «parfaite». Tout le monde le sait que les réseaux sociaux ne reflètent pas toute la réalité de la vie d’une personne. Sur ces plateformes, on peut projeter l’image que l’on souhaite, écarter certains aspects moins reluisants de nos vies, bla bla bla. N’empêche, je finis toujours par comparer ma vie à la vie «léchée» des autres. Lorsque je vois mes camarades courir à cent milles à l’heure sans difficulté apparente, les pensées envahissantes et les remises en question se bousculent dans ma tête.

«Est-ce que j’en fais assez?», «Oh non, si je ne suis pas assez rapide pour mettre la main sur cette bourse ou cette offre d’emploi, je vais devoir me contenter des miettes!», «Regarde cette personne a le même âge que toi et a déjà accompli XYZ.», «Il faut que je m’implique plus et que je prenne davantage de responsabilités, sinon je vais passer inaperçue.», «Qu’est-ce que j’attends pour bouger mon cul et aller au gym pour être plus mince?», «Ça ne sert à rien d’être juste “bonne”, il faut que je mette les bouchées quadruples pour être la meilleure sinon il y aura toujours quelqu’un qui sera meilleur que moi.» «J’ai seulement accompli cette tâche aujourd’hui? Y’a du monde qui aurait fait mieux, ça c’est sûr…», «Quoi? Comment a fait cette personne pour avoir accès à une telle opportunité? Sûrement que j’aurais pu l’avoir moi aussi si j’en avais fait plus.», «Ils ont tellement l’air d’avoir du fun Pourquoi n’ai-je pas été invitée?», «Elle arrive à tout faire, elle.» . Se torturer avec des pensées comme celles-ci relèvent de l’anxiété de performance et du fameux FOMO, ou Fear Of Missing Out en anglais (la peur de manquer une opportunité/une occasion ou de rater sa chance). Deux phénomènes malheureusement trop fréquents au sein de la génération Z.

Selon une étude réalisée par le Pew Research Center (PRC) en 2018, la génération Z (les jeunes nés approximativement entre 1997 et 2011) est plus stressée que les générations précédentes. De plus, 70% des Gen Z Américains considèrent que l’anxiété et la dépression sont des problèmes majeurs de leur génération.

Une autre étude du PRC datant de 2015 établit une corrélation entre l’utilisation des médias sociaux et plus de stress psychologique. «Il est logique de se demander si l’utilisation des technologies numériques est source de stress. Aujourd’hui, les gens reçoivent plus d’informations que jamais, dont la plupart sont pénibles et difficiles. Les possibilités d’interruptions et de distractions sont plus nombreuses. Il est désormais plus facile de savoir ce que font les amis, les faux-amis et les ennemis, et de suivre presque en permanence l’évolution de leur statut. Il y a davantage de pression sociale pour divulguer des informations personnelles. On dit que ces technologies prennent le contrôle de la vie des gens, créant des pressions temporelles et sociales qui les exposent aux effets négatifs du stress sur la santé physique et psychologique. Le stress peut provenir de l’entretien d’un vaste réseau d’amis sur Facebook, de la jalousie à l’égard de leurs vies bien documentées et bien aménagées, de l’obligation de répondre aux textos, de l’attrait addictif des photos d’artisanat fantastique sur Pinterest, de l’obligation de suivre les mises à jour de statut sur Twitter et de la “peur de manquer” des activités de la vie des amis et de la famille.», expliquent les chercheurs derrière l’étude.

J’ai l’impression que la vie est une course et que la cadence de celle-ci ne fait qu’augmenter sans cesse. En me comparant aux autres, je sens que tout le monde coure plus vite que moi et qu’en plus, ils le font sans aucun problème. La vie est stressante et le sera toujours, mais les réseaux sociaux exacerbent cette tendance de toujours vouloir se comparer aux autres pour déterminer qui est le meilleur, qui est au sommet de la pyramide sociale. Notre société axée sur la performance nous pousse à croire que si les autres réussissent mieux que nous, c’est parce qu’on est paresseux, pas assez bons, pas assez ci, pas assez ça, que c’est entièrement de notre faute si l’on ne peut pas jongler avec cent balles en même temps.

Pourquoi courir quand tous finissent à la même destination, six pieds sous terre? Je vais continuer de faire de mon mieux, de donner le maximum en fonction de ce que je peux donner, car la vie est un marathon, non un sprint. Et je crois qu’apprécier le trajet est plus gratifiant qu’arriver premier au fil d’arrivée.

 

Source de l’image de couverture : Unsplash

 

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Audrey Pilon-Topkara

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