Faits Vécus

J’ai cinq ans, j’ai le visage couvert de maquillage blanc et je porte ma perruque blonde. Je me trouve belle, je trouve que je ressemble à ma cousine, à ma famille. Je suis d’origine haïtienne, jamaïcaine et j’ai été adoptée alors que j’avais cinq jours.

J’ai passé plus de la moitié de ma vie à dire que j’étais blanche, que j’étais un whippet: noire à l’extérieur et blanche à l’intérieur. Presque toute ma vie je me suis identifiée à des femmes à qui je ne ressemblerais jamais: de grandes femmes blanches, filiformes ou avec peu de courbes avec de longs cheveux blonds. Comme plusieurs d’entre vous l’ont probablement deviné… je suis à l’opposé de cette description.

À l’adolescence, j’étais toujours nerveuse au moment de rencontrer quelqu’un pour la première fois, surtout lorsque je lui avais parlé au téléphone précédemment. J’avais l’impression que mon accent québécois masquait ma couleur, mes interlocuteurs pourraient donc se faire des attentes et être déçus. Parce que la vérité pour moi dans tout ça, c’est qu’être une femme noire était un défaut et un gros désavantage. Quand on ne se voit nulle part, on a l’impression d’avoir le droit d’exister qu’à moitié. Enfant, je n’avais aucun livre où les personnages me ressemblaient, très peu de films où je pouvais m’identifier au personnage principal, aucune princesse de Disney avec la même couleur de peau que moi et je vous mets au défi de trouver trois femmes noires dans les émissions québécoises.

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Ma merveilleuse maman a passé une bonne partie de mon adolescence à m’acheter les albums de Brandy, TLC, Destiny’s Child et Whitney Houston pour que je puisse me retrouver un peu plus. Mais en vain! Pendant plus de quinze ans, je me suis défrisée les cheveux. Il n’y a absolument rien de mal à cela. Le problème était la raison pour laquelle je le faisais. Je voulais passer inaperçue, avoir l’air plus blanche. Pour ce faire, j’avais des règles à suivre. Il était bien important de ne pas parler ou rire trop fort. Le mot d’ordre? Ne pas entrer dans le stéréotype connu « les blacks sont louds » ou tout autre cliché de ce genre. Il fallait donc abandonner mon amour du poulet frit et du melon d’eau… en public du moins. J’ai aussi fait beaucoup de blagues sur mes formes, mes cheveux, ma couleur de peau et j’ai même utilisé le mot nègre avant que les autres puissent le faire. Parce que si je le faisais en premier je gardais le contrôle. Ça me rendait moins triste quand les autres faisaient la même chose. Je ne réalisais pas qu’en faisant cela, c’est comme si je leur donnais la permission de le faire.

Aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir compris qui j’étais et je suis tellement fière d’être femme et d’être noire. Je suis entrée dans le club sélect du « Black girl magic » l’année de mes trente ans et je n’en sortirai jamais! Je réalise la chance que j’ai d’avoir des modèles comme Oprah Winfrey, Michelle Obama, Beyonce Knowles-Carter, Maya Angelou, Toni Morrisson, Chimamanda Ngozi Adichie, Régine Laurent, Carla Beauvais, Maguy Metellus et j’en passe. En devenant enseignante au préscolaire, je me suis promis d’enseigner l’ouverture d’esprit et l’acceptation de tous avec autant d’importance que le nom des lettres et les chiffres de 0 à 10. Dans ma classe, j’essaie d’avoir des livres où tous mes élèves peuvent se reconnaître. Entendre « Madame Chloé! Elle a les mêmes cheveux que moi! » quand une de mes élèves a vu une petite fille avec des cheveux crépus, sur la page couverture d’un livre, m’a fait éclater en sanglots.

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J’ai longtemps dit que je n’avais jamais vécu de racisme. Pour moi le racisme se traduisait par des agressions physiques ou verbales. Mais quand j’y repense, j’aurais besoin de plus que mes dix doigts pour vous énumérer les situations dans lesquelles j’ai été ou dont j’ai été témoin. « Tu parles comme une blanche. », « Tu ressembles à une yo-yo man habillée comme ça. », « Ta mère t’a payée combien pour t’avoir? », « Tu parles français depuis longtemps? » ou les airs sceptiques et insatisfaits quand je dis que je viens d’ici. Ces phrases ne représentent qu’un aperçu de la réalité des non-blancs au Québec et ailleurs.

Avez-vous remarqué que lorsque vous écoutez les nouvelles suite à une agression, une des premières informations que vous allez entendre est « la dame s’est fait agresser par un homme de race noire ». Par contre, si l’homme est de race blanche, il n’est pas nécessaire de le mentionner, sauf si les agresseurs sont recherchés bien sûr. C’est ce type de commentaire et le manque de représentation dans la culture et dans la littérature qui maintient les stéréotypes dans une société. Les médias ont une grande part de responsabilité dans la continuité du racisme. Les journaux préconisent les titres sensationnalistes qui renforcent les clichés aux unes et aux articles qui pourraient nous mener aux changements et à une évolution.

Ce qu’on voit aux États-Unis aujourd’hui représente seulement le sommet de l’iceberg. Un racisme extrémiste parce que notre société permet toutes ces grandes et petites agressions au quotidien depuis trop longtemps. Ayant peur de déplaire, j’ai longtemps fait partie du problème en acceptant ces propos. Je veux maintenant faire partie de la solution. Je pense à Trayvon Martin, Breonna Taylor, Ahmaud Arbery, Tamar Rice, plus récemment George Floyd et tous ces autres humains qui ont perdu la vie à cause de leur couleur.

Nous pouvons continuer de vivre dans le déni en nous disant qu’au Québec très peu de gens vivent cette réalité, mais c’est faux. Tout comme nous, les communautés amérindiennes le vivent depuis des années et en plus d’essayer de cacher le problème, on ne fait pas grand-chose pour les aider à se faire entendre et pour les soutenir. Aujourd’hui, j’essaie de voir ce que je peux faire en tant qu’individu pour changer cela. Le racisme est la maladie la plus difficile à traiter.

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Nous sommes de plus en plus nombreux à le dire, nous vivons deux pandémies, et la deuxième ne partira pas en portant un masque et en se lavant les mains.

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Chloé Nally

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