Faits Vécus

J’ai eu la chance de travailler avec Vincent pendant deux ans dans une pharmacie. Comment est-il devenu mon collègue de travail? On m’avait transféré d’une succursale à une autre: on cherchait un nouvel assistant-gérant. Arrivé dans le nouveau magasin, il faisait déjà partie de l’équipe présente là-bas. Administrativement, Vincent n’est pas un employé comme les autres. Atteint d’autisme, il est affilié à un organisme qui s’occupe de l’intégration sociale des personnes atteintes de ce trouble. Cet organisme s’occupe particulièrement bien de ses membres: ils participent régulièrement à des activités de groupe (des sports d’équipe ou autres sorties) et les personnes qui ne sont pas lourdement atteintes peuvent être inclues dans des environnements de travail.

Quelles tâches remplit-il?

À notre arrivée (la nouvelle gérante et moi sommes arrivés en même temps en provenance de la même succursale), on ne savait pas trop ce que faisait Vincent de ses journées. Lorsqu’on a posé la question aux employés, leurs réponses sont restées floues. Nous pensons fortement qu’on ne lui a jamais vraiment assigné un rôle et que, plus souvent qu’autrement, il est laissé à lui-même. Pourquoi? Je me suis rapidement rendu compte que s’occuper pleinement d’une personne atteinte d’autisme n’est pas une tâche facile. Et que les employés n’avaient pas nécessairement envie de faire du « baby-sitting » pendant leur quart de travail. Peut-on leur en vouloir?

homme assis dans une fenêtre devant l'eauSource image: Unsplash

Quelles sont ses limites?

Le principal défi de Vincent est sa concentration, notamment sur le moyen et long terme au sein d’une journée. En fait, c’est un peu plus que ça. Lorsqu’une mission lui est attribuée, il la remplit pleinement… tant et aussi longtemps qu’aucune situation ambiguë ne se présente à lui. Mais lorsqu’on se retrouve dans le commerce de détail, le contact constant avec les clients est propice à ce genre de circonstances. À une question posée, s’il ne connaît pas la réponse, son esprit a grand mal à cerner ses idées afin de formuler la seule réplique qui se doit d’être prononcée. Il n’arrive pas à dire « je ne sais pas » sans qu’on l’aide. Il faut lui poser la question et lui amener la réponse, « c’est ça Vincent, tu ne sais pas ? », pour qu’il nous réponde : « oui, c’est ça. Je ne sais pas. »

Quels sont les défis?

Si nous enlevons le fait que Vincent, face à un client, a de bonnes chances d’offrir un mauvais service à la clientèle (ne pas pouvoir dire « je ne sais pas » s’avère souvent frustrant pour un client), étrangement, il leur fait peur également. Même s’il ne représente aucunement un danger pour quiconque, sa manière de parfois fixer les gens semble installer un certain inconfort, dans certain cas une vraie peur envers la clientèle. Réputation qu’aucun commerce ne veut vraiment avoir. Impression erronée aussi : il ne ferait littéralement pas de mal à une mouche.

silhouette d'un homme éclairé de derrièreSource image: Unsplash

En ce qui me concerne, ce n’était pas évident à gérer. D’un côté, je devais remplir les responsabilités qu’on me demandait et donc je ne pouvais pas passer beaucoup de temps avec Vincent et lui faire faire certaines tâches sous ma supervision. Je ne cessais alors de me demander s’il s’ennuyait ou pas lors de ces moments (bien entendu je n’étais pas le seul qui pouvait l’accompagner, simple réflexe d’un protecteur). De l’autre, superviser une personne atteinte d’autisme demande beaucoup d’énergie et de volonté. Vous pouvez essayer, vous verrez. Je l’avoue, parfois je ne voulais pas travailler avec lui.

Alors, en quoi c’était une belle aventure de travailler avec Vincent?

Avoir travaillé pendant deux ans avec Vincent m’a permis de relativiser bon nombre de choses. Autant envers les clients (quel plaisir de l’avoir à chaque fois défendu!) qu’envers ma propre personne. À toutes les fois qu’il me venait l’envie de me plaindre de quelque chose, je me souvenais alors de l’entame de Gatsby le Magnifique: « que ce n’est pas tout le monde qui a joui des mêmes avantages que moi ». Vincent m’a également aidé à faire ressortir le meilleur de moi-même. Patience, tolérance, compréhension: des aptitudes qui se sont améliorées à force de le côtoyer. Peu de personnes dans cette vie peuvent se vanter d’avoir un tel effet sur son entourage. Vincent fait partie de cette classe privilégiée. Et si nous devons éliminer toutes ces raisons personnelles et quelque part égoïstes, il n’en reste pas moins que Vincent est une personne formidable. Un être humain qui ne possède aucune once de méchanceté en lui. Aujourd’hui encore, je pense vraiment que c’est un concept qu’il ne connaît nullement. Je n’avais jamais vu quelqu’un d’aussi bon. Et je ne crois pas que j’en verrai un autre comme lui. Je ne bosse plus avec lui, mais il est toujours à la pharmacie. J’espère que ses collègues d’aujourd’hui ont le même plaisir que j’ai eu à travailler avec lui.

Prolongation

Vincent est imbattable sur toutes les nouvelles et les statistiques concernant les Canadiens de Montréal. Et les Alouettes aussi. Et l’Impact de Montréal.

Addendum: si vous vous demandez quelle tâches Vincent accomplit aujourd’hui, sachez qu’elles sont variées. Entre autres, il place de la marchandise sur les étagères, effectue le facing sur les tablettes, il s’assure que les paniers de retour aux caisses soient toujours vides, et qu’il y a assez de circulaires en magasin. Plus souvent qu’autrement, il est épaulé par ses collègues, incluant les membres de l’équipe de gestion. Et plus important encore, c’est avec un grand plaisir qu’il se présente au travail à tous les jours.

Source image de couverture: Unsplash
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Nabil Belhassen

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