Faits Vécus

Traumavertissement: Violence psychologique, violence physique, violence conjugale, violence sexuelle. Des ressources sont disponibles à la fin du texte.

Ça y est j’y suis… Je suis au plus bas qu’un humain peut descendre. Je n’ai en tête que le poème « Ophélie » d’Arthur Rimbaud. Je me répète ses mots et en viens à rêver être à la place de cette blanche Ophélie qui dort à tout jamais à l’abri de la folie. Parce que le cerveau atteint parfois sa limite. Elle est mince la ligne qui sépare un esprit sain d’un esprit malade. Peut-on seulement la voir? Est-ce la même pour chacun? Je pense que je pourrais vaciller facilement de cet autre côté et j’y songe même comme un traitement pouvant me faire arrêter de souffrir. Je crois avoir, vendredi, atteint mes confins…

J’ai vécu les pires souffrances… Pendant plusieurs années, j’aurai survécu et non vécu. Jusqu’à ce que l’impensable arrive tel un coup de poignard sur ma joue une nuit de mars 2019… Il aura pendant plusieurs milliers d’heures écharpé mon corps. Y laissant parfois un chapelet d’ecchymose, parfois de sang, me laissant aussi avec de telles douleurs que j’en avais de la difficulté à sortir du lit. Il aura marqué mon corps pour toujours. On arrête de calculer les coups le jour où leur nombre devient trop élevé… On oublie… On pardonne… Même la fois où il m’aura laissée pour morte après un show de Justin Timberlake dans une ruelle, et où un passant m’a sauvé la vie en m’emmenant à l’hôpital…

Il aura aussi trucidé ma sexualité… M’aura utilisé comme bon, il en avait envie, quand il en avait envie. Il se sera accommodé de toutes les évasures de mon corps pour satisfaire ses désirs. Était-ce seulement du désir? Comment peut-on désirer une femme avec autant d’agressivité? Il aura fait de mon corps son jouet; parfois en l’utilisant avec son propre corps, d’autres fois en l’expérimentant avec une collection d’objets impropre à un humain. L’impensable devenait possible avec lui. On doit d’ailleurs reconstruire une partie de mon anatomie dont il a tellement abusé qu’il l’aura brisé…

Par son verbal, il m’aura chaque jour estropié… Toujours plus… Les mots peuvent lacérer profondément l’âme. Au moment où ils sont dits, mais aussi de par l’empreinte qu’ils laissent se graver en nous. Il m’aura traité de noms tellement de fois, aura réussi à encrer son discours si profondément que j’en resterai marquée à jamais. Ici aussi, j’aurai arrêté d’en compter leur nombre… On descend toujours un peu plus dans l’abime du mal être.

Après sept ans de violences de toutes les sortes imaginables, j’aurai réussi à m’en sortir. Parce qu’il aura une fois dépassé mes limites qui pourtant étaient sans limites. Mon point de non-retour atteint, un point final à notre relation a été mis alors. Je ne pouvais imaginer cependant que mon véritable enfer allait commencer… Dès le moment où il n’a plus eu le droit de me faire de mal, alors que j’ai obtenu à l’aide de la loi un interdit de contact, il a fait de ma vie un véritable enfer… Il n’y a pas une semaine où il ne s’en prenait pas à moi d’une façon ou d’une autre. Allant jusqu’à me faire battre à coups de bâton de baseball.

Le divin mandat de paix a pris fin le 26 février dernier… Je suis depuis ce jour constamment sur mes gardes, à l’affut, en état d’hypervigilance. La fin de cet interdit s’accompagne d’une rencontre obligatoire avec lui et une médiatrice chaque semaine. Pour le bien de nos enfants, il semblerait que je doive aller m’asseoir avec mon tortionnaire chaque semaine pour recréer les liens, dès mercredi… Je suis maintenant un pantin à qui l’on a coupé les fils, mais qui devra tout de même s’agiter…

J’aurai travaillé très fort à me remettre sur pied pendant les deux dernières années. J’ai rencontré des femmes extraordinaires qui m’ont aidée à me retrouver. À m’aimer… 

Mais… Je n’arrive plus, depuis le 26, à respirer normalement. Je n’arrive plus à vivre, j’ai recommencé à survivre Je n’ai peur de rien ni de personne, mais il est le seul qui réussit encore à me faire peur… Je suis tétanisée… Mon corps tremble d’angoisse et ma tête ne peut s’empêcher de penser que cette semaine, je devrai passer une heure avec lui… Les anxiolytiques et le gin sont depuis la dernière semaine pour moi la seule façon d’apaiser mon esprit… Mais ce faisant, j’écorche au passage tous ceux qui gravitent autour de moi…

Ce mélange intoxique mon être en entier et je deviens une femme que je ne suis pas. Il donne une pause à ma souffrance et à mon dégoût, mais me transforme en une personne que je n’aime pas. Je ne me reconnais alors plus et ceux qui m’entourent non plus…

Et si j’avais basculé du côté de mon bourreau? Et si j’y étais prise à jamais? J’ai atteint vendredi soir des sommets de méchanceté avec les gens que j’aime le plus au monde; et je n’en ai aucun souvenir Peut-être les ai-je moi aussi marqués pour toujours au fer rouge. J’en suis malade de chagrin… Je ne veux pas devenir ce genre de mère, de femme…

Je croyais être guérie de lui. Ma dernière semaine m’aura prouvé que je ne le serai peut-être jamais complètement. Maintenant que l’interdit de contact est fini, que je sais qu’il peut, qu’il va possiblement recommencer à s’en prendre à moi comme il veut, ajouter au fait que je devrai m’asseoir chaque semaine avec lui me perturbe douloureusement…

La chanson « Tourterelle triste » d’Alexandre Poulin plane désormais au-dessus de ma tête. « Et si le corbeau qui m’aura enfermé si longtemps dans une cage de tiges séchées, aura brisé mes ailes, en venait lui aussi à me crever le cœur? » 

main eau noir fondSource image : Unsplash

Ressources

  • Aide immédiate : Appelez le 9-1-1.
  • Besoin de soutien? Composez le 1-888-933-9007
  • SOS violence conjugale 1-800-363-9010
  • Pour les jeunes, il est possible de clavarder avec un professionnel de Tel-Jeunes par courriel, ou par téléphone en composant le 1-800-263-2266
Source image de couverture : Unsplash
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