Tranche de vie – L’Inconnu

Ta première rencontre avec l’Idéal s’est super bien passée (voir La marche, Tôt ou tard). Enfin… presque. C’est que, trop énervée, tu as oublié de manger et tu as bu trois pintes vraiment rapidement. Donc : 5 pieds + 110 livres + 0 gramme de nourriture + 3 pintes = 1 fille pas mal saoule. Ainsi, toi qui as généralement une bonne écoute, voilà que tu étais incapable d’arrêter de parler. Bla, bla, bla, tu parlais, parlais, parlais! Et l’Idéal, lui, t’écoutait, t’écoutait, t’écoutait. Avec intérêt, certes. Mais à un moment donné, vers 1h du matin, il a dit :

 – La facture, svp!

Hein? Déjà? Bon ok, c’était mercredi soir. Bon ok, il avait rendez-vous le lendemain matin. Mais hein? Déjà? Tu comprenais soudainement que cette soirée aurait une fin. Le problème c’est que, dans ta tête de rêveuse, cette soirée n’était qu’un perpétuel commencement, soit le début d’une grande et belle histoire d’amour! Alors quand l’Idéal a demandé la facture plutôt qu’une autre bière, ben… tu as eu peur. Tu as eu peur qu’il ne veuille plus jamais te revoir. Tu as eu peur que là fut votre première rencontre… et votre dernière. Oui, tu as eu peur, peur, peur! Ce soir-là, tu es donc rentrée chez toi sans l’Idéal, mais accompagnée de Miss Insécurité qui n’arrêtait pas de te demander : « Dis, l’Idéal et toi, allez-vous vous revoir, oui ou non? Non mais, allez-vous vous revoir? »

Miss Insécurité. C’te maudite fatigante-là. Qu’est-ce qui aurait pu la faire taire, hein? Que l’Idéal te signe un contrat de mariage dès votre première rencontre? Qu’il te promette ciel et terre, monts et merveilles, bref, qu’il te dise qu’il resterait auprès de toi pour des siècles et des siècles, Amen? Que tu le kidnappes, l’emmènes chez toi et le mettes en boîte pour te l’offrir, chaque jour, en cadeau? Ridicule. Alors tu devais prendre trois grandes respirations et laisser ce bel homme partir, libre comme l’air… Libre de te dire au revoir jusqu’à la prochaine fois. Libre de te dire au revoir pour toujours.

Une fois chez toi, tu as pris ce qui te restait d’énergie et de courage pour écrire à l’Idéal que tu aimerais le revoir. Ensuite, tu t’es endormie saoule, toute habillée, pas démaquillée, les dents non brossées… Chose que tu n’avais pas fait depuis dix ans! Définitivement, cette soirée t’avait épuisée. Le lendemain matin, tu t’es donc réveillée un peu comme genre ouain… Mais fort heureusement, l’Idéal t’a répondu qu’il voulait te revoir et t’invitait à le rencontrer le mardi après-midi suivant, au parc Jarry. Oui! Ensuite, tout le reste de la journée et tout le week-end, vous vous êtes écrit des petits mots gentils. Et plus vous vous écriviez, plus tu te disais qu’il était l’homme de ta vie.

Le lundi avant votre rencontre, tu marchais sur la rue Saint-Hubert quand tu es retournée sur tes pas pour « lèche-vitriner » un sac… Et voilà que tu as remarqué l’homme qui marchait à ta droite… Et voilà que cet homme était nul autre que… l’Idéal! Incroyable! Dans ta tête, Bull’s eye de Louis-Jean Cormier (oui, encore lui!)…

À chaque fois qu'on se croise
Le temps s'arrête
Le soleil reprend vie
Sur le même trottoir
Tu tournes la tête
L'image au ralenti

Oui, l’image était au ralenti. Mais ton cœur, lui, battait « en accéléré ». Mais bon dieu! Que faisait l’Idéal là, là, devant toi? Vous n’étiez pas supposés vous rencontrer aujourd’hui! Tu n’étais pas préparée pour le rencontrer! Tu n’étais pas habillée pour le rencon…

– Catherine?
– Oui! Wow! Quel hasard! Que fais-tu là?
– J’arrive du Renaud Bray. Je me suis acheté Recommencements de Hélène Dorion, tel que tu me l’as recommandé.

helene dorion - remerciments

Source: Helene Dorion

 

– Bon choix! Tu vas voir, c’est tellement beau et bien écrit!
– Et toi?
– Je m’en vais chez La Petite Rebelle. Mais dis, t’es vraiment bronzé.
– Oui, l’été a été bon avec moi.
– Mais dis, t’as vraiment les yeux bleus.
– Oui.
– Mais dis… T’es vraiment beau.
– Merci… (petit malaise cute)
– On va prendre une bière?
– J’aimerais ça, mais j’ai un rendez-vous.
– Dommage…
– Oui… Mais on se voit demain?
– Absolument!

Et là, vous vous êtes approchés pour vous embrasser et… Il t’a pilé sur le pied! Trop charmant! Vous avez ri. Vous vous êtes dits « au revoir et à demain » au moins cinq fois. Et tu l’as regardé s’éloigner de toi, envoûtée par les paroles de Bull’s eye

Entre la maladresse et le désir
J'ai beau me préparer des lignes qui font rire
Des mots tombeurs
Des yeux qui visent le bull's eye de ton cœur
Chaque fois qu'on se croise
Je peux mourir
Chaque fois qu'on se croise, chaque fois qu’on se croise, chaque fois qu’on se croise
J’sais pas comment te le dire.

Ne pensant qu’à ce nouvel hasard, tu n’avais plus la tête à magasiner et tu es rentrée chez toi. Soudainement, en te regardant dans le miroir, la panique. Non mais! De quoi avais-tu l’air sur Saint-Hubert quand l’Idéal et toi vous êtes croisés? Qu’a-t-il pensé de toi? A-t-il été déçu? Annulera-t-il votre rendez-vous de demain? Et voilà qu’en deux secondes, Miss Insécurité te remontait à la gorge… Décidément, tu portais une grande fragilité en toi! Mais d’où venait-elle? Tu commençais à peine à en trouver la source et à te calmer lorsque ton cellulaire a vibré. C’était l’Idéal! Il t’écrivait que son rendez-vous était terminé et que si tu étais toujours libre pour cette bière… Oui! Vous vous êtes donnés rendez-vous au Yïsst. C’est alors que Miss Insécurité t’a ordonné de te changer, de te maquiller, de… Cinq minutes après, l’Idéal t’écrivait :

 « Je suis déjà au Yïsst. Tu fais quoi? Surtout, ne te change pas. »

 

Quoi?! Comment pouvait-il savoir?! Tu t’es donc rechangée pour ne pas avoir l’air de t’être changée (?!), et tu es allée le rejoindre. Vous avez pris une bière, deux bières… Et vous auriez pu continuer ainsi si tu n’avais pas été attendue ailleurs. Vous vous êtes donc (re)quittés en vous (re)disant « à demain ». Plus tard ce soir-là, tu recevais un très joli message de lui : « Catherine, merci pour ce moment improvisé, inattendu… J’ai bien aimé te connaître encore un peu plus. » Wow! Tu flottais. Tout était parfait.

 

Alors le lendemain, tu t’es présentée au parc Jarry avec des attentes. Comme celle que l’Idéal t’embrasse fougueusement et que votre histoire d’amour décolle. Mais l’Idéal, lui, s’est présenté au rendez-vous les deux pieds sur terre, pas prêt du tout pour le grand envol. Ainsi, après avoir jasé de tout et de rien, il t’a avoué aimer ce qu’il découvrait de toi, mais ne pas savoir où votre rencontre mènerait… Hein? Quoi? Ton ego a immédiatement mis l’ensemble de ton corps sur le mode self defense en criant : « Attention, possible rejet à l’horizon! » Résultat? Ton cœur s’est refermé et tu t’es tue. Devant ton silence, l’Idéal t’a demandé ce que tu ressentais. Avant de lui répondre, tu as dû calmer ton ego : « Ok l’ego, l’Idéal n’est peut-être pas éperdu de moi, mais tout n’est pas perdu. » Ensuite, tu as dû rouvrir ton cœur… Et c’est à ce moment-là que tu as trouvé les mots. Tu as dit à l’Idéal que ça te fragilisait qu’il ne sache pas où votre rencontre mènerait, mais que tu étais forte. Et que même si tu te sentais comme une funambule suspendue à un fil – une funambule qui ne savait pas si elle tomberait en amour ou tomberait tout court –, tu voulais continuer à marcher sur le fil, avec lui.

 

fil

Source: Deviantart 

 

L’Idéal a répondu qu’il était heureux que tu vois les choses ainsi. Et il a comparé votre rencontre à une graine que l’on sème. Qu’il suffisait de la planter dans une bonne terre, de lui donner du soleil et de l’arroser pour qu’elle devienne ce qu’elle avait à devenir. Un amour? Une amitié? Il était encore trop tôt pour le dire. Mais avec beaucoup d’attention, ce serait quelque chose de beau, il en était certain.

Certes, tu es retournée chez toi, déçue. Car tu aurais aimé que ce soit un coup de foudre partagé. Que la foudre l’ait frappé, lui, autant que toi. En même temps, tu sentais qu’il était bien que les choses se passent ainsi. Après tout, le coup de foudre brûle et se consume rapidement, alors que le grand amour se construit lentement et se veut résistant. Bien sûr, le coup de foudre offre une belle sécurité dans les premiers mois, car le désir physique crée l’illusion d’avoir trouvé LA bonne personne pour soi. Mais cette illusion s’effrite avec le temps. Alors que le grand amour, lui, se fonde sur une amitié profonde, solide et authentique, à laquelle s’ajoute le désir physique. Dans votre cas, l’Idéal et toi n’étiez même pas encore amis. En fait, vous ne vous connaissiez pas du tout! Ainsi, qui était-il derrière ces airs d’Idéal? Comment accueillerait-t-il la personne que tu es? Comment te sentirais-tu auprès de lui? Aviez-vous de réelles affinités? Un avenir commun? Pour le savoir, tu devais accepter de vivre dans l’incertitude. Avec Miss Insécurité. Et tu devais également accepter de changer le nom de l’Idéal pour celui de l’Inconnu. Un Inconnu qui, ce jour-là au parc Jarry, avait pété ta bulle, oui. Mais avec qui tu avais semé une graine. Une graine semée qui, ne sait-on jamais, mènerait peut-être au verbe « s’aimer ».

 

bonhomme

Source: Mon-Nid