Style de vie

Je le confesse. J’ai déjà été une maîtresse. Pas d’école, là. Mais une maîtresse. Pendant des années. J’avais 23 ans.

Décembre 2003

Il me parlait sans me regarder, mal à l’aise de son malaise. Il était toujours comme ça avec moi. Comme si, en posant son regard dans le mien, il allait perdre tous ses moyens. Et que j’allais découvrir, dans le fin fond de ses yeux bleus, des secrets qu’il ne s’avouait pas à lui-même.

Il était de nature nerveuse, voire anxieuse. Une évidence quand je comptabilisais, par minute, l’activité de ses dix doigts : se passer les mains dans les cheveux, se gratter le visage, se ronger les ongles, pitonner sur son cellulaire…

J’aimais l’entendre chialer pour tout et pour rien, mais j’aimais particulièrement l’observer dans ses silences lorsqu’il cherchait un sujet de conversation autre que : « J’ai envie de toi. »

Ce jour-là, assis dans un resto chinois de la rue Sainte-Catherine, on fêtait la fin de notre fin de session. C’était notre dernier rendez-vous de l’année parce qu’il partait passer le congé des fêtes dans sa famille, à Baie-Comeau, là où je n’étais pas invitée. Parce qu’inviter sa maîtresse à un party de Noël? Mauvaise idée.

L’un en face de l’autre, on mangeait notre repas tout en parlant du travail qu’on venait tout juste de vomir à la secrétaire du département. Broue dans le toupet, les yeux sortis de la tête, shootés au café, on s’était garrochés à l’université juste avant qu’elle ne ferme ses portes. Deux zombies sur le speed, toi. Du joli.

On était le 22 décembre et on n’avait toujours pas fait nos emplettes de Noël. Tout faire à la dernière minute, c’était notre spécialité. Il tripotait sa napkin en me disant manquer d’inspiration pour le cadeau de sa copine et bla, bla, bla. Et moi, trop gentille, je l’écoutais me parler de ma rivale, l’autre, la légitime, en espérant que les baguettes du client d’à côté lui revolent dans la face, le réveillent et lui fassent réaliser que la femme de sa vie, c’était moi. MOI! Pas elle! Elle avec qui il semblait tellement s’emmerder…

J’étais une maîtresse beaucoup trop compréhensive et optimiste. Capable d’inventer de l’espoir là où il n’y en avait plus. Capable de croire encore et toujours, qu’un jour, oui, un jour, il la quitterait. Pour enfin se jeter dans mes bras. Comme j’étais naïve! Et amoureuse. Amoureuse d’un gars qui, à l’exception des excès de culpabilité qui l’empêchaient parfois de se regarder dans le miroir, n’avait aucun problème à mener une double vie. James Bande, c’était lui.

– Dis, quels cours vas-tu prendre en janvier?

– Parle-moi pas de la prochaine session, Cath! Je dois d’abord me remettre de celle-ci. T’sais, j’sais pas si t’avais remarqué, mais j’ai vraiment rushé

– Oui, je sais. J’ai eu la chance d’assister à tes nombreuses crises « J’m’en sortirai jamais »! Tu vois, tu t’en es sorti!

– Par la porte d’urgence avec les deux jambes cassées, oui. De plus, mes notes risquent d’être ridicules. Non mais! Veux-tu ben m’dire pourquoi faire une maîtrise si on la fait tout croche, hein?

– Parce que tu veux devenir maître de. Et moi, maîtresse de…

– Toi, tu l’es déjà.

Un petit clin d’œil et puis voilà. On avait envie de se sauter dessus. C’était simple comme ça entre lui et moi. Deux éternels affamés l’un de l’autre. Alors on s’est empressés de régler la facture et nous avons marché, en fait, couru jusqu’à chez moi. Arrivés à la porte d’entrée, il a regardé sa montre.

– Oh shit. J’ai pas le temps! Mon lift pour Baie-Comeau part comme là, là…

Je le savais que ça finirait comme ça. Qu’il n’aurait pas le temps. Il n’avait jamais le temps. Jamais assez pour rester longtemps. Avec moi. Il passait tellement son temps à courir après son temps et à en manquer, qu’il n’était même pas capable de voir que sa relation amoureuse battait de l’aile et que la femme de sa vie était devant lui, avec un doggy bag de mets chinois froids dans les mains. Mais au lieu de lui cracher ma peine au visage, l’experte en faire semblant que j’étais a ravalé sa millième déception.

– Bon ben… bye, mon beau. Repose-toi bien. Ennuie-toi de moi. Reviens vite et… (dans ma tête), flushe donc ta blonde.

– Oui, c’est ce que je vais faire…

Et là, il s’est regardé les pieds. Car à défaut de pouvoir m’embrasser sur la bouche en pleine rue, il s’est intéressé à ses souliers. Ses souliers trop légers et à la mode pour le mélange de neige fondante qui nous tombait dessus. Après avoir modelé une petite montagne de gadou entre ses pieds, il m’a regardée. Ému.

– Écris-moi tout plein, ok, Cath?! T’écris tellement bien! Ça me fait tellement de bien de te lire, c’est fou comme ça me fait du bien… Tu me fais du bien. Je… S’écrire va nous permettre d’être ensemble, ok? Sans l’être vraiment.

– Ça résume bien notre relation : être ensemble sans l’être vraiment (mais ça aussi, c’était dans ma tête).

À la place, je lui ai donné deux becs mouillés comme la neige sur le coin des lèvres. Il m’a donné un câlin de manteaux d’hiver. Et voilà qu’on se séparait pour deux semaines. Et pour, je l’espérais, mieux se retrouver. Parce que même s’il était écrit dans le ciel que je perdais mon temps avec lui, j’étais incapable de mettre fin à cette relation. Car comment mettre fin à une histoire qui ne pouvait jamais réellement commencer?

À suivre mardi prochain…

Baiser_Klimt

Source: https://fr.aliexpress.com/

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Catherine Courchesne

Baccalauréat en études littéraires, maîtrise en science politique, certificat en psychologie et professeure de français, Catherine se laisse guider par son insatiable curiosité et sa...

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