Tranche de vie 12 – Saint-Pétersbourg

L'important, c'est que tu aies survécu.

Premièrement, quand tu es arrivée à Saint-Pétersbourg, il était 8h et tu n’avais toujours pas reçu de nouvelles de Nadia, la présidente de l’organisme russophone pour lequel tu travaillais à Montréal. Nadia, Canadienne d’origine russe, était à St-Pét pour une conférence organisée par le gouvernement de Vladimir Poutine, une conférence qui rassemblait les expatriés russes du monde entier. Habitant alors à Moscou pour ta maîtrise en science politique (voir La petite culotte), Nadia t’avait invitée à la conférence en te disant : « Je m’arrange pour te trouver un laisser-passer. » Invitation à laquelle tu avais dit oui sans hésiter. Car voir Vladimir Poutine de près, ça ne se refusait pas! Nadia t’avait également proposé de dormir à son hôtel et d’aller te chercher à la gare dès ton arrivée. Le luxe.

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Ton train était arrivé à 8h, comme prévu. Il était 8h15 et Nadia n’était toujours pas là. À 8h30, tu as décidé de l’appeler. Pas de réponse. À 8h45, tu as décidé de te rendre à son hôtel. Tu as donc pris le métro avec ta grosse valise, en pleine heure de pointe, le « pic », comme on dit là-bas. Après quelques stations de métro et quelques minutes de marche, tu es finalement arrivée à destination. Tu as demandé à la réception si une certaine Nadia X était là. Non, elle n’y était pas. Tu t’es assise, tu as bu un thé, tu as réfléchi… Devant toi, les deux options suivantes :

1- Attendre Nadia à l’hôtel (peut-être longtemps!).

2- Demander gentiment à la réceptionniste de l’hôtel d'entreposer ton bagage à la consigne et faire ta touriste. En cas de refus, retourner à l'option un.

Heureusement, la réceptionniste a accepté de prendre ton bagage et tu as pu faire la touriste. Mais pendant que tu t’émerveillais devant les beautés de Saint-Pétersbourg, une inquiétude montait en toi… Car à 16h, toujours aucune nouvelle de Nadia. Tu es donc retournée à l'hôtel. Par chance, elle était là. Étrangement, elle a semblé te voir… Pour ensuite sembler te fuir. Tu l’as rattrapée. Elle a feint la surprise.

– Katia (petit nom donné aux Catherine, en russe), tu es déjà là!

– Euh… oui. Je suis là depuis 8h ce matin!

– Je pensais que tu arrivais seulement demain…

– Pourtant, nous nous sommes bel et bien entendues que…

– Peu importe. Écoute… Malheureusement, je ne peux plus d’héberger.

– Mais…

– C’est que ma sœur et son fils sont ici pour quelques jours. Alors on est déjà beaucoup dans la chambre, tu comprends?

– Mais…

– Ne t’inquiète pas, je t’ai trouvé un endroit où dormir. C'est chez l'amie d’une amie d'une de mes amies.

– Mais…

– Parce qu’elle n’est pas encore chez elle, je te propose de faire un tour d’autobus guidé en attendant.

– Mais…

Deux secondes plus tard, tu étais assise dans un autobus touristique. Avant que les portes du bus se referment sur toi, Nadia t’a lancé : « Le tour dure 4 heures, alors je t'attends vers 21h au resto de l'hôtel. » Shit. Quatre heures! Toi qui étais affamée, comment allais-tu survivre? Tu as donc fait le tour de Saint-Pétersbourg pendant 4 heures, dans un état d’hypoglycémie avancé. Tu as fini par avoir tellement faim, qu’en toi des images violentes : toi criant à la guide touristique de fermer sa grande gueule, toi criant au chauffeur de peser su’l’gaz… Heureusement, tu as su garder ton calme en ravalant ta rage et en mangeant tes émotions (les seules choses que tu avais à te mettre sous la dent), mais tu as vraiment failli péter les plombs.

À 21h05, enfin revenue à l’hôtel, Nadia t’a dit :

– Mais Katia! Où étais-tu? Ça fait une heure que je te cherche!

– Mais c’est toi-même qui…

– Il est maintenant trop tard pour aller chez l’amie de l’amie de mon amie!

– ???

Tu ne comprenais plus rien. Déboussolée, affamée, tu avais envie de sauter à la figure de cette Nadia et de la déchiqueter en morceaux… Non mais! Était-elle devenue folle? Pourquoi agissait-elle ainsi? Du moins, avant qu’elle ne te déçoive à nouveau, tu as pris les choses en main. Sur un ton directif, voire agressif, tu lui as dit que tu allais dormir sur le plancher de sa chambre, point. Et que tu t’organiserais autrement demain. Mais qu’avant d’aller dormir, tu devais manger, car tu avais plus que faim. Elle a accepté ton plan. Vous avez mangé ensemble. En silence. Avec un gros malaise entre vous. Vous êtes ensuite montées à la chambre. C’est là qu’elle t’a donné deux livres et deux chandails que tes parents t’avaient envoyés du Canada. Ainsi qu’un gros sac de cossins.

– C’est quoi, ça?

– Tu te rappelles de Nafissa (une connaissance russe de Montréal)? Ce sont des choses pour sa sœur. Tu dois les apporter à Moscou et cette dernière ira les chercher chez toi.

Quoi? La face t’est tombée. Non mais! Parce qu’elle t’avait rendu service, voilà qu’elle t’obligeait à lui rendre la pareille? Parce qu’elle t’avait apporté 3-4 choses du Canada, tu devais en traîner une douzaine pour elle? Non, non et non. Ça ne se passerait pas comme ça. Toutefois, trop épuisée pour combattre, tu as soupiré et tu es allée te coucher. Sur le plancher. Comme un chien.

Le lendemain matin, vite, vite, vite, c’était la préparation pour la fameuse conférence. Tu as demandé ton laisser-passer à Nadia…

– Katia, en fait… je dois te dire que… je n’ai pas réussi à t’obtenir un laisser-passer.

– QUOI? Pourquoi ne me l’as-tu pas dit avant?!

– Désolée…

– Mais Nadia! Vladimir Poutine sera là! Ce sera hyper gros sécurisé! Je ne peux pas me présenter là comme ça!

– Tu n’as qu’à dire que tu es une journaliste étrangère.

– Mais les journalistes qui assistent à de telles conférences ont une accréditation, ils sont enregistrés! On ne me laissera jamais rentrer!

Elle t’a regardée, perplexe. D’un regard vide. Vide d’intelligence. Ça t’a fait peur.

Arrivée à la conférence, sans grande surprise, elle t’a plantée là en te disant de passer par la porte réservée aux journalistes… Tu savais très bien que ce plan allait échouer. Comme de fait, les gardiens de sécurité t'ont demandé tes papiers. Comme de fait, tu n'avais aucun papier à leur présenter. Culottée, tu as osé dire que tu n’avais pas ton accréditation, mais que tu avais parlé au responsable des journalistes et que tout était « OK ». Certes, ils t'ont demandé le nom et le numéro de téléphone de ce responsable… Tu les as regardés avec un beau sourire d’innocente. Alors les gardiens t'ont dit d'aller voir ailleurs si tu y étais. Ordre auquel tu t’es soumise sans protester. Car tu n’avais pas envie de te faire arrêter et passer le reste de tes jours dans une prison russe, accusée de complot terroriste. Tu es donc partie sans lutter davantage…. Oui, parfois dans la vie, la seule manière de gagner est d’abandonner le combat et de s’avouer vaincu.

Vaincue, tu t’es retrouvée à la rue. En talons hauts. Ne sachant trop où aller. C’est alors que d’autres gardiens t’ont dit de circuler, car Poutine arrivait dans sa voiture présidentielle, une voiture noire blindée précédée et suivie par de nombreuses autres voitures noires blindées. Intimidant. Tu as tout de même crié un gros « Fuck you, Vlad! Fuck you, Nadia! » (dans ta tête), et tu t’es mise à marcher vers… Vers où, au fait?

Par chance, tu as un excellent sens de l'orientation. Alors même si tu étais au fin fond de la ville dans un endroit qui t’était inconnu, tu as su retrouver ton chemin. Tu as d’abord tenté de trouver une station de métro, en vain. Tu as donc marché. Et marché. En talons hauts. Ouch. Tu avais les pieds en sang lorsque tu es arrivée dans le centre-ville. Exténuée, tu t’es arrêtée dans un café pour manger et réfléchir. Car l’heure était grave. Que devais-tu faire?

1- Retourner à l'hôtel, attendre Nadia et espérer qu’elle puisse te trouver un laisser-passer pour la conférence du lendemain. Bref, lui pardonner ses multiples trahisons et continuer à croire en sa bonne foi.

2- Retourner à l’hôtel, prendre ta valise, crisser ton camp en douce en « oubliant » le sac de cossins pour la sœur de Nafissa, te louer une chambre d’hôtel près de la gare et faire la touriste d’ici ton départ.

Bien sûr, la deuxième option est celle que tu as choisie. Parce que Nadia avait largement dépassé les limites de l’acceptable. Alors par respect pour toi-même, tu es sortie de sa vie sans aucune explication. En lui faisant un beau doigt d’honneur bien senti. Parce qu’un moment donné, il faut savoir mettre ses culottes face à ses offenseurs. Leur dire NON. Pour sauver son propre honneur. Et remplacer ainsi la lutte et le désir de vengeance par de la douceur. Oui, de la douceur.

source: www.purebreak.com