Tranche de vie #10 – Harry

Bon. Tu as peut-être pesé sur le bouton eject un peu trop vite. Tu as peut-être sauté des étapes, omis des détails, tourné les coins ronds. Pour en arriver plus tôt à la conclusion. Car son « non amoureux » t’a fait mal (voir La marche, Tôt ou tard, L’Inconnu, Les règles). Un « non » bien senti, solide comme le roc, inébranlable. Un « non » affûté tel un couteau, qui t’a sciée en deux. Tu as donc répliqué en refusant son amitié. Œil pour œil, dent pour dent. Tiens toé! Mais l’Inconnu n’avait pas dit son dernier mot.

– Catherine, j’aimerais vraiment qu’on soit amis. Parce que je sais que tu es une personne avec une profondeur qui demande à être connue. Ça, je le sais depuis le début. C'est clair dans ma tête. En fait, pour être vraiment honnête, et là, je pèse mes mots, je suis grandement séduit par ta personnalité et ton univers. Parce qu’ils me rejoignent. Ça oui.
– Alors je ne t’inspire pas seulement un « non »?
– Au contraire! Mon « non » est juste amoureux. Mais, je dis « oui » à tout le reste de toi. Oui à ton intellect, à tes émotions, à la personne que tu es.

Tu as craqué. En plein cœur, tu étais touchée. Il n’avait suffi que de ces quelques mots pour faire fondre le mur de glace que tu t’étais construit à la mitaine depuis son « non » glacial. De nouveau, une chaleur en toi.

– J’aimerais bien accepter ton amitié, mais moi, j’ai du désir physique pour toi. Je bous par en-dedans quand je te vois. D’ailleurs, mon désir est si fort que je ne comprends pas pourquoi tu ne ressens pas la même chose!
– Je ressens que je te trouve jolie. Et je dois t’avouer avoir parfois de la difficulté à résister à tes avances… Mais je ne ressens rien de plus sentimentalement, tu comprends? Alors je préfère te dire « non » que de te dire « oui » à moitié.

Tu as l’impression d’être en octobre 1995. Lors du référendum québécois. Le « non » qui l’emporte de peu sur le « oui » : 50,58% « non » contre 49,42% « oui ». Un résultat déchirant. Dans le cas de l’Inconnu et toi, le « non » représente ici la séparation. Vous ne serez donc pas un couple, un seul pays. Que peux-tu y faire? Ce n’est pas de ta faute. Ni de la sienne. Votre situation est complexe, c’est aussi simple que ça. Car techniquement, vos fiches sont parfaites :

1- Âge : écart de 5 ans. Lui 41. Toi, 36.

2- Localisation : vous êtes voisins. Dix minutes à pied, gros max.

3- Éducation : vous avez tous deux une maîtrise en science politique. De la même université. Vous vous êtes peut-être déjà croisés.

4- Profession : vous travaillez tous deux en éducation. Dans la même institution. Vous êtes voisins de pavillons.

5- Loisirs : vous aimez les mêmes bars, bières, restos, cafés, sports.

6- Enfants : à vous deux, un gros zéro. Et votre position est la même : si progéniture il y a, tant mieux. Sinon, pas grave.

7- Valeurs : de gauche plus que de droite. Solidaires plus que lucides. Humaines plus que matérielles. Grosse job, gros cash, gros char, grosse cabane? Pas important. T’es qui en-dedans?

8- Physique : vous êtes beaux et en santé. À l’œil, vous vous plaisez.

9- Personnalité : vous fitez A++++.

10- Goûts littéraires : vous vous proposez sans arrêt des lectures qui vous enthousiasment. Dernièrement, il t’a suggéré le livre La foi du braconnier du peintre et romancier Marc Séguin. Livre que tu as dévoré en deux jours non seulement pour la qualité de l’écriture, mais également pour la quantité de passages te faisant penser à lui, à toi, à vous. En plus, tu as découvert que c’est une toile de Séguin qui figure sur l’album Les chemins de verre de Karkwa, un groupe de musique que tu adores, dont le chanteur est nul autre que « ton » Louis-Jean Cormier. Qui plus est, c’est Karkwa qui a composé la musique d’un documentaire portant sur Marc Séguin, documentaire dont le titre est Bull’s eye, un peintre à l’affûtBull’s eye, qui est aussi le titre d’une de tes chansons préférées de Louis-Jean Cormier. Chanson et chanteur te faisant penser à l’Inconnu. Bref, avec ce dernier, tout est dans tout. Lié.

 

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Source: renaud-bray.com

Une note, donc, de 10/10. Alors… Que manque-t-il à vos conditions gagnantes? Les phéromones. Les maudites hormones. Tu n’éveilles pas le chasseur en lui. Aussi bête que ça, oui. C’est bestial. Instinctif. Biologique. Et ce n’est pas parce qu’il ne te trouve pas jolie. Mais la beauté physique n’a rien à voir avec le désir physique. Et le désir physique n’a rien à voir avec l’amour. Du moins, pas toujours.

Dommage. Car tu aurais aimé goûter ses lèvres. Te pendre à son cou. Te jeter dans ses bras! Et ses draps. Mais tu devras calmer tes ardeurs. Freiner tes élans. Et enlever tes lunettes d’amoureuse pour ne le voir qu’en ami. Oui, tu veux être son amie. Bien que de taille soit le défi. Car comment être Harry et Sally sans espérer rejouer le scénario de ce film? Ce sera difficile, tu le sais. En plus que ça se peut, des couples qui débutent leur relation par une longue amitié. Tu en connais. Alors pourquoi n’en serait-il pas ainsi pour l’Inconnu et toi? Lui-même te l’a dit : « Rien n’est impossible. Le moment viendra s’il doit arriver un jour. » Ainsi, ce n’est pas parce que les papillons n’étaient pas au rendez-vous hier ni aujourd’hui, qu’ils n’y seront pas demain. Mais demain, ça peut être loin.

Comme tu aimerais accélérer le temps, soudainement! Vivre ta vie en accéléré et te rendre à ce moment précis où l’Inconnu te rejoint dans une fête du nouvel An, en courant, pour t’embrasser lorsque sonne minuit… Et t’embrasser pour le reste de sa vie. Mais non. Attention. Tu ne dois pas alimenter ta vie rêvée. Surtout, tu dois rester groundée et tout simplement remercier la vie pour cette nouvelle amitié. T’assurer de ne pas être ce papillon de nuit qui confond la lumière d’un réverbère pour celle de la lune… Et qui s’entête à s’y brûler les ailes… Lâcher prise, oui. Lâcher prise. Accepter que Harry rencontre et aime d’autres femmes. Et toi, de ton côté, rencontrer et aimer d’autres hommes. En espérant avoir le cœur assez grand pour aimer Harry en ami, ainsi que le futur homme de ta vie. Oui, à l’instar des parents dont le cœur s’agrandit à la naissance de chacun de leurs enfants, il ne faut pas qu’en toi l’amour se divise, mais qu’il se multiplie.

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Ok. C’est bien beau tout ça. Mais concernant le prochain homme, quelle sera ton approche? Veux-tu continuer à espérer et à exiger l’idéal ou accepter le suffisant? La réponse à cette question t’est venue en rêve. Dans ton rêve, un pur inconnu t’invitait à lire Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway. Étrange. Pourquoi ce roman en particulier? Lu au secondaire, tu l’as relu pour te rafraîchir la mémoire. Le lien entre l’Inconnu et ce roman devint évident. Car Le vieil homme et la mer est l’histoire d’un vieux pêcheur qui n’a plus de chance depuis longtemps et qui décide, un jour, de partir loin en mer dans l’espoir d’attraper le beau et gros poisson qu’il croit mériter. Un poisson qui lui rendrait sa dignité. Contre toute attente, il réussit à harponner un superbe espadon. S’ensuit un combat de trois jours entre le vieil homme et la bête durant lequel se crée une relation pleine de respect. Le poisson finit par abdiquer. Ce dernier étant plus gros que le bateau, le pêcheur n’a d’autre choix que de le ramener en le laissant à l’eau. Malheureusement, l’espadon mort devient une proie facile pour les requins. Par conséquent, lorsque le pêcheur arrive sur la terre ferme, il ne reste plus que la carcasse du poisson. Preuve suffisante, toutefois, pour que les gens du village regardent de nouveau le vieillard avec respect. Ainsi, le vieil homme n’est peut-être pas revenu avec le poisson espéré, mais à travers cette expérience, il a retrouvé dignité et amour de lui-même. Et espoir.

Tu es le vieil homme. Et l’Idéal/l’Inconnu/Harry, le poisson. Comme le vieillard, tu es revenue sans le butin escompté. Seule, avec une carcasse d’amoureux. Mais tu as trouvé un ami. Ce qui est déjà extraordinaire en soi. Car combien d’intéressants humains croises-tu chaque année sans t’unir à leur destinée? Également, tout comme le vieil homme, tu as gagné dignité, respect et amour de toi-même. Car tu es fière de toi. Fière d’avoir cru mériter l’Idéal et d’être allée le « pêcher ». Tu as du culot, fille. Bravo. Tu continueras donc à être et à agir ainsi. Tu continueras à vouloir et à chercher l’Idéal (en souhaitant être son Idéale aussi!). Et qui sait si, au final, cet Idéal est nul autre que Harry? Au fond de toi, l’espoir.

Source: Renaud-Bray.com