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En 2015, mon papa est tombé malade. Ça arrive toujours aux autres, qu’on dit. Et bien, cette fois-là, les autres, c’était nous. Malade comme dans tu-rentres-à-l’hôpital-pis-t’en-ressors-jamais. Décédé d’une maladie fulgurante, qu’ils ont dit, dans le journal. J’ai réagi probablement comme tu réagirais toi aussi si tu perdais ton papa.

Je te raconte ça pour te donner un peu de contexte, parce que c’était « normal » que j’aie de la peine et que j’aie besoin de prendre une pause, à ce moment-là. Je tiens aux guillemets, parce que je te jure que quand ça arrive, le normal prend le bord sur un moyen temps, même si tout le monde passe son temps à te répéter que c’est « normal » de réagir comme-ci, comme-ça.

Je ne voulais pas réagir. Parce que je ne voulais pas que ce soit normal. Et en voulant trop refouler, trop être correcte, trop essayer de gérer, j’ai comme implosé. Quelque chose s’est brisé dans l’équilibre chimique de mon cerveau et j’ai eu l’impression de tomber lentement, doucement, tristement. Longtemps, surtout. Je n’avais plus envie de sortir, je me sentais éteinte, je ne voyais pas l’intérêt de voir mes amis. Toute ma motivation et tout mon dynamisme ont été remplacés par un « à quoi bon? » général. Le simple fait de me lever et de me rendre à l’école ou au travail me demandait un effort incroyable. Mais, tu sais, « forces-toi un peu ». Mais je ne voyais plus l’intérêt. J’avais envie de dormir.

Jusqu’au jour où j’ai réalisé que ça ne dépendait pas (ou plus) de ma volonté : je ne pouvais pas. Je n’étais pas capable. Alors j’ai dormi, et j’ai pleuré, et j’ai regardé les murs de mon trois et demi longtemps sans les voir, en pensant au (manque de) sens de la vie… J’avais conscience que quelque chose clochait, j’avais l’impression de m’être perdue. Mais, surtout, je n’arrivais pas à concevoir que j’allais m’en remettre. C’était ma nouvelle réalité, et je ne comprenais pas comment j’avais pu vivre autrement, comment les autres faisaient pour vivre autrement.

Un matin, je ne me suis pas levée. Le lendemain, j’en avais assez : il fallait que quelque chose se passe. J’étais fatiguée d’être fatiguée, je ne pouvais plus, je ne voulais plus. Je ne voulais pas nécessairement mourir, mais je ne voulais pas vivre non plus si c’était comme ça. Je ne voulais plus être moi. J’ai appelé ma psy, j’ai suivi ses instructions à la lettre, et deux jours plus tard je sortais du bureau de mon médecin de famille avec une prescription d’antidépresseurs et un suivi encore plus serré avec ma psy, son numéro en composition rapide et tout. Un coup de téléphone, un appel à l’aide, l’instinct de survie qui prend le dessus, et une quantité impressionnante de gens m’ont gérée. Je n’avais plus de décisions à prendre, plus de questions à me poser. On me prenait par la main et je n’avais qu’à suivre.

Ça, c’est la chose la plus belle qui existe.

Et puis, tranquillement, à grand renfort de pilules, d’heures de suivi et de renforcement positif de mon entourage, qui trouvait ça donc magnifique que je réussisse à aller faire mon épicerie et que je fasse mon lavage. Baby steps, il paraît. Et en quelques mois je me suis mise à « bien » aller. Et après un an, j’ai pu arrêter les antidépresseurs. J’ai encore beaucoup de peine à cause de mon papa, mais c’est une peine « normale », comme ils disent.

Cette histoire-là, je l’ai racontée un tas de fois. Je l’ai partagée sur Facebook, j’en ai parlé à mes amis, et j’ai envie de la dire à des inconnus. Parce que je ne suis pas une personne dépressive. Je ne suis pas faible, ni paresseuse, ni lâche. Je suis une personne profondément motivée et positive. Je me suis jamais cassée la jambe, mais à ce moment-là de ma vie je me suis cassée la chimie. Et j’ai eu besoin d’un genre de plâtre, et d’un genre de réadaptation.

Et tu sais quoi? C’est correct.

C’est normal. Ça arrive.

Ça m’a forcée à apprendre à m’écouter plus et surtout mieux. Je vais bien. C’est réparé.

Je vais continuer de parler de ma dépression parce qu’environ un an plus tard, une de mes amies m’a appelée pour me dire merci. Sa meilleure amie l’a appelée à l’aide, et grâce à mon histoire elle a pris la situation en main en ayant le sentiment de savoir quoi faire, quoi dire et surtout de pouvoir lui garantir que ça irait mieux. Je vais continuer de parler de ma dépression, parce que chaque fois que j’y reviens sur Facebook, quelqu’un m’écrit un message privé pour me dire merci. Merci pour l’espoir, merci pour la compréhension, merci de rendre ça normal. Et je vais continuer à en parler parce que, il y a quelques semaines encore, une amie me disait qu’elle n’osait pas demander de l’aide parce que « il y a bien des gens qui ont plus de misère que moi dans la vie, peut-être que je devrais juste me forcer plus ». Non. Parce que c’est comme une fracture : si tu continues à marcher dessus, ça va juste empirer la chose et prendre plus de temps à guérir.

Toi aussi, tu devrais en parler.

 

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Audrey-Anne Cardinal

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